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Ça sent la panique chez Power

Ça sent la panique chez Power
Photo d’archives
Alors, M. Pratte, quelle est la différence entre coucher dans le vaste domaine Sagard de l’entrepreneur Paul Desmarais, en plein milieu de la forêt de Charlevoix, et dormir sur le luxueux yacht de l’entrepreneur Tony Accurso, au beau milieu de la mer des Caraïbes ? Pourtant, les journaux de Gesca ont abondamment parlé du second...

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Une odeur de panique s’est échappée de l’empire Power Corporation, hier, dans un éditorial d’une rare vigueur sous la plume de l’éditorialiste en chef de la famille Desmarais, André Pratte, de La Presse.

Et pour cause.

L’affaire Sagard, que des commentateurs américains auraient déjà baptisée Sagardgate, pourrait devenir le pire cauchemar de cette famille qui figure parmi les plus riches et les plus privées du Québec.

Les Desmarais mènent leurs affaires avec discrétion depuis de nombreuses années, avec succès d’ailleurs.

Paul Desmarais senior aime tellement la confidentialité qu’il a construit son immense château en plein bois, à plusieurs kilomètres de la route la plus proche, dans Charlevoix.

C’est son droit.

Mais son droit s’arrête là où le droit du public à l’information commence.

Le public a le droit de savoir que M. Desmarais y invite non seulement à dîner, mais à coucher, des premiers ministres, des ministres et des présidents de sociétés d’État, entre autres.

Ce n’est pas rien : des personnes à qui le public a confié d’immenses pouvoirs, dont celui de voter des lois et de prélever des impôts et des taxes, sont invitées à coucher au château de Sagard, dans les draps des Desmarais, souvent avec leur conjointe ou conjoint et leur famille.

Trop d’intimité

Vous nous excuserez, mais il y a toute une différence entre recevoir une invitation à dîner, au restaurant ou même chez soi, et accepter de coucher dans le lit de son hôte, de s’y réveiller en pyjama et de se laver les dents dans la salle de bain des invités... C’est un niveau de proximité et d’intimité qui dépasse la simple rencontre d’affaires ou de courtoisie.

À notre avis, il n’y a aucune différence entre se réveiller sur le yacht de Tony Accurso ou dans le château des Desmarais, quand on est un élu ou un fonctionnaire de l’État. Pourtant, on sait bien que les séjours sur le bateau de M. Accurso ont fait couler beaucoup plus d’encre à ce jour – en particulier dans les journaux de la famille Desmarais (La Presse, Le Soleil, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Quotidien, Le Droit et La Voix de l’Est appartiennent à Gesca, filiale de Power Corporation) – que les dodos à Sagard.

Avez-vous remarqué d’ailleurs que les invités tiennent toujours les mêmes propos lorsqu’on apprend la chose : non, non, non ; nous n’avons pas parlé d’affaires !

De fil en aiguille

C’est en fouillant un autre dossier que Le Journal de Québec a découvert que le président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Michael Sabia, avait séjourné durant tout un week-end, avec toute sa famille, au château des Desmarais, en août dernier.

Et c’est en recueillant des commentaires et des précisions sur cette visite étonnante du numéro un de la Caisse que Jean Charest a répondu (à des questions d’un journaliste du Journal de Québec et d’une journaliste de la radio de Radio-Canada) qu’il était lui aussi déjà allé coucher dans les draps de Sagard, avec sa conjointe. On attend toujours que le premier ministre nous dise combien de fois il a ainsi accepté l’hospitalité des Desmarais.

La vice-première ministre Line Beauchamp a ensuite confirmé à un journaliste de TVA qu’elle aussi s’était rendue à Sagard à deux occasions, mais sans dormir sur place, ce qui n’est pas un détail.

Comme dans Mirador

Néanmoins, selon André Pratte, l’affaire Sagard serait une nouvelle sciemment montée en épingle par Quebecor.

L’éditorialiste en chef de La Presse parle d’une « campagne sournoise de désinformation » et d’une « opération de salissage contre la famille Desmarais ».

Bref, ce serait un complot ourdi avec la complicité du Journal de Montréal et du Journal de Québec, notamment. C'est pourquoi je m’en mêle.

M. Pratte prend bien soin toutefois d’éviter d’aborder les nombreuses questions d’éthique soulevées dans nos pages au sujet des séjours des politiciens et chefs de sociétés d’État à Sagard. Là-dessus, il reste muet.

On se croirait dans une scène de la défunte série dramatique Mirador, où des relationnistes aussi habiles que machiavéliques établissent un plan de communication de crise pour secourir un client riche et prestigieux : « Voici ce que nous allons faire : nous allons nous servir de nos journaux pour lancer l’idée qu’il n’y a pas d’information d’intérêt public dans le dossier Sagard, ou presque pas, que c’est plutôt une riposte injustifiée et sans classe contre nous de la part de notre concurrent en affaires, Quebecor. Ainsi, chaque fois qu’il en sera à nouveau question dans les médias de Quebecor, cela sera perçu comme de l’acharnement... Génial, non ? »

La vraie raison d’être

Cela nous amène à la véritable raison d’exister de La Presse et de Gesca, une chaîne de journaux qui aurait un rendement financier trop faible pour être la propriété de Power Corporation.

D’ailleurs, c’est ce qui explique le combat d’Yves Michaud, actionnaire de Power Corporation et président du Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC), qui cherche depuis des années à obtenir les résultats financiers de Gesca. Comme d’autres, M. Michaud se demande pourquoi Power Corporation conserve Gesca dans son lucratif portefeuille de sociétés financières si son rendement financier n’est pas à la hauteur, comme plusieurs le suspectent.

À moins que La Presse et les journaux de Gesca ne servent à une autre fin ?

Tiens, tiens...

Comme, par exemple, défendre les intérêts et la vie privée des Desmarais, qui ont tous d’immenses propriétés au Québec, lorsque ceux-ci se retrouvent sous la chaleur des feux de la rampe, comme c’est présentement le cas ?

Ou à entretenir des liens d’influence avec le gratin politique et financier du Québec et une certaine intelligentsia ?

À obtenir des accès ou de l’information de première main ?

Ou à défendre la vision fédéraliste des Desmarais et à torpiller l’option du clan souverainiste de manière plus ou moins subtile, à des moments opportuns ?

Leçons de journalisme

M. Pratte se permet même de nous faire des leçons de journalisme, complètement injustifiées.

Il oublie cependant de parler de sa propre salle de rédaction, où nous savons pertinemment que certains journalistes se disent embarrassés de voir que La Presse n’a jusqu’ici consacré aucun article de fond à la présence de Michael Sabia, de Jean Charest ou de Line Beauchamp au domaine de Sagard.

On comprend que cela puisse être embarrassant pour le quotidien de la rue Saint-Jacques. M. Pratte est le premier à savoir à quel point la situation actuelle est délicate.

En 1994, alors qu’il était chroniqueur à La Presse, il a été suspendu par ses patrons après avoir écrit ceci dans une chronique intitulée « Tout est pourri » : « Tout est dirigé par Power Corporation, tout le monde sait ça. Chrétien, Johnson, c'est Power Corporation. » Il citait alors un quidam, tout simplement.

Le Devoir avait ensuite interviewé le président du Syndicat des journalistes de La Presse de l’époque, qui déclarait s’être fait répondre ceci par la direction (en essayant de défendre le chroniqueur déchu) : « Quand on mord la main qui nous nourrit, il y a des conséquences. » Lire le texte du Devoir.

M. Pratte est devenu éditorialiste en chef du vaisseau amiral de Gesca et sait maintenant quelle main le nourrit. Cela devrait lui rappeler de ne donner de leçon à personne lorsqu’il est question des Desmarais.

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