Les libéraux auraient bien voulu dire tout ce qu’ils pensaient de l’arrestation d’Amir Khadir survenue mardi soir dans un secteur généralement paisible du Vieux-Québec.
Mais ils sont trop bien élevés, un peu craintifs même, par les temps qui courent. On les comprend.
Seul le vétéran Norm MacMillan a livré publiquement le fond de sa pensée en suggérant que le chef de Québec solidaire l’avait fait exprès. Il voulait être arrêté. Pour faire parler de lui dans les médias.
« Et c’est ça que vous lui donnez », a reproché le député de Papineau aux médias couvrant l’actualité parlementaire.
Lutte des classes
Un tas de gens pensent comme M. MacMillan. Un tas de gens pensent que le leader solidaire n’avait pas d’affaire là, qu’un élu du peuple doit s’astreindre à un code de conduite interdisant les gestes illégaux. Un élu doit donner l’exemple, c’était ce qu’on disait... jusqu’à maintenant.
Les temps changent. La politique se radicalise. On sent comme une cassure; à l’idée de l’indépendance succède celle d’une lutte des classes...
C’est la guerre ouverte contre le capitalisme. Enfin, c’est ce que disent ceux qui manifestent, en brandissant des drapeaux rouges, des drapeaux noirs. C’est ce que s’entête à faire comprendre le chef de Québec solidaire, Amir Khadir, dont la famille est maintenant ciblée par les policiers.
M. Khadir en a fait sourire plusieurs en disant s’inspirer de Martin Luther King et de Gandhi, le leader noir américain ou le pacifiste hindou. Il fait comme eux, a-t-il dit. Il tombe dans la démesure, mais il assume. Même si cela lui vaut des commentaires peu flatteurs.
Gandhir
Sur les ondes de CHOI vendredi matin, l’animateur Dominic Maurais téléphonait dans des hôpitaux psychiatriques pour savoir si quelqu’un qui se prend pour Gandhi devrait être interné. À L.-H.-Lafontaine, une infirmière lui a dit d’appeler le 9-1-1.
Dans les corridors de l’Assemblée nationale, personnel politique et fonctionnaires, plus respectueux, font des sourire en coin : « On ne dira plus Khadir; maintenant, il faut dire Gandhir ».
Le principal intéressé ne se plaindra pas. Sa notoriété grandit, c’est indéniable. C’est l’homme politique le plus populaire auprès des jeunes, surtout ces temps-ci. François Legault aimerait bien faire la manchette aussi souvent avec sa Coalition Avenir Québec. Rien ne fait souffrir autant un politicien que l’indifférence des médias.
Désobéissance civile
Le chef de Québec solidaire mise ouvertement sur la désobéissance civile et en profite pour consolider les appuis à Québec solidaire. Prétendre comme il le fait que la loi 78 oblige à la désobéissance civile est franchement exagéré; cette loi n’est même pas appliquée. Et, surtout, elle est temporaire. Mais Amir Khadir persiste et signe.
« Il y a plus que les lois, juge-t-il. Quand une loi est injuste, il y a une loi de la conscience à laquelle on doit obéir. » Il a donc obéi à sa conscience et cédé au chant des casseroles mardi soir.
Quittant à vélo l’Assemblée nationale, il a entendu le tintamarre et n’a pas hésité à rejoindre les manifestants. Les policiers ont conclu quelque temps plus tard que les risques pour la sécurité automobile étaient évidents et sont intervenus.
Tout le monde, y compris le député de Mercier, a été entassé dans un autobus du Réseau de transport de la Capitale, mains liées derrière le dos (était-ce bien nécessaire?) avant d’être relâchés plus loin, dans le terrain de stationnement d’un centre commercial, aux abords d’une voie rapide, loin du centre-ville.
Les policiers ont noté les coordonnées des fautifs et une contravention de 494 $ leur sera envoyée par la poste.
Bref, l’opération n’avait rien d’excessif et n’a pas été exécutée dans la violence. L’attachement des mains des contrevenants peut sembler exagéré, mais ce sera aux autorités policières d’apprécier l’image qu’elles transmettent ainsi au public.
Apprenti martyr
Cela permet à certains, notamment le député de Mercier, de parler sans gêne aucune de « répression policière » et d’évoquer, au détour d’une phrase, la Russie de Poutine et le Comité de l’ONU sur la torture.
Si on voulait faire passer Amir Khadir pour un apprenti martyr, c’est exactement comme ça qu’il fallait s’y prendre.
Cela dit, le député solidaire savait très bien ce qu’il risquait. Il devait bien savoir aussi comment ça se passe presque chaque soir : les policiers demandent l’itinéraire projeté par les manifestants et ceux-ci choisissent par un vote à main levée la réponse à donner. Quand les fervents de la désobéissance civile sont majoritaires, l’itinéraire n’est pas donné aux policiers et la manifestation est déclarée illégale. Quand l’itinéraire est donné aux policiers, les radicaux préfèrent généralement quitter les lieux. Quel plaisir auraient-ils à manifester dans la légalité?
Mais M. Khadir, malgré la pression sur lui-même et sa famille, ne perd pas le nord. En parlant de la perquisition à son domicile, il a noté que les policiers n’avaient pas enlevé leurs souliers en entrant. Ils le feront peut-être la prochaine fois.