Louis-Jean Cormier
Des chansons sous la loupe
Louis-Jean Cormier a accepté de nous raconter l’histoire qui se cache derrière les chansons de son premier album solo, un disque à paraître le 18 septembre qui s’intitule Le treizième étage. S’il a composé toutes les musiques de l’album, l’artiste s’est toutefois entouré de l’auteur Daniel Beaumont, qui signe ou cosigne cinq de ses douze pièces. Voici Le treizième étage raconté par Louis-Jean Cormier.
La cassette
« C’est Daniel qui a écrit les paroles de cette chanson inspirée du printemps québécois. Nous sommes partis de l’idée que les politiciens ont toujours la même cassette et nous nous sommes demandé ce qui arriverait si, comme Led Zeppelin ou Nirvana, nous faisions jouer la cassette à l’envers. Est-ce qu’on comprendrait ou s’y retrouverait plus ? À un moment donné, pendant la création, Daniel était dans le métro et il m’a envoyé une photo d’une affiche de Lyne Beauchamp sur laquelle quelqu’un avait dessiné une cassette. Je savais que nous avions un titre de chanson. »
Bull’s Eye
« C’est une chanson anodine, qui est partie d’une idée de Daniel, mais que j’ai fini par écrire. Elle raconte ce qui se passe quand, dans un quartier, tu marches sur la rue et tu croises toujours la même fille. Elle parle des regards échangés sans jamais que ça aille plus loin. Comment dire à une fille qu’à chaque fois que tu la croises, tu ne sais plus quelle heure il est, quel temps il fait ? On peut voir l’image de ces personnes qui se croisent en écoutant la chanson. C’est plutôt romantique. »
Transistors
« C’est la seule chanson que nous avons écrite à deux, face à face. Je n’avais jamais fait ça de ma vie. J’étais parti avec l’idée que nous courrons vers le vide pour nous remplir de quelque chose. C’est un peu une description sociale, on parle d’un mouvement de masse qui se dirige vers le mur, la plupart du temps. Qu’est-ce qui se passe dans ta tête quand tu cours, mais que tu as un pied sur le bord du gouffre ? Est-ce que la personne se demande si elle doit sauter ou revenir sur la terre ferme ? »
J’haïs les happy ends
« C’est un texte de Daniel. Les gens m’ont souvent dit que j’écrivais sur des trucs sombres, que je n’aimais pas parler de bonheur. C’est vrai que dans le monde de l’art, autant au cinéma qu’en littérature, le drame est plus profond que le bonheur. Tu peux aller plus loin. J’avais dit à Daniel que j’aimerais bien avoir une toune qui dit que le bonheur est sans histoire. Finalement, nous avons bifurqué vers une relation de couple routinière, où les personnes décident de se mettre en péril pour voir si ça peut mettre du piquant dans leurs vies. »
Les chansons folles
« C’est une chanson qui date du spectacle Karkwatson, que nous avions fait avec Patrick Watson et ses musiciens. Je venais d’avoir ma première fille, Patrick attendait son premier enfant. J’ai raconté le déchirement du musicien par rapport à la vie de famille et les tournées. Ça parle du bonheur que ces mousses-là t’apportent. C’est peut-être cucul, mais quand ça sort comme ça, il faut laisser les choses aller. »
Tout le monde en même temps
« C’est un texte de Daniel. Cette question pose la question suivante : comment se fait-il que nous soyons des millions, au Québec, et des milliards, sur la planète, et que nous soyons tous seuls, en fin de compte ? Ça me fait un peu penser aux “six milliards de solitudes” de Daniel Bélanger, sauf que mon Daniel a amené l’idée du solitaire, que j’ai beaucoup aimée. Nous jouons au solitaire tout le monde en même temps. Cette chanson est remplie de “si” et d’images. »
Le coeur en téflon
« J’ai écrit cette chanson-là pendant une tournée en Europe, avec Karkwa. Elle parle d’une connaissance à moi qui a eu de gros problèmes d’alcoolisme. Je parle du réveil de la personne malade qui a coupé tous les ponts sans trop s’en rendre compte. C’est une chanson très imagée. Tout le long, la personne est dans une bouteille et elle réfléchit à tout cela. »
L’ascenseur
« C’est la première chanson que nous avons écrite ensemble, Daniel et moi. Un des rares moments où les gens vivent dans leur tête, c’est quand ils sont dans l’ascenseur. Ils pensent à toute sorte de choses bizarres. Il y a toujours des regards... C’est comme une période de silence remplie de petites choses, finalement. Nous avons utilisé cette image pour revenir au questionnement amoureux. Entre nos hauts et nos bas, où descendons-nous ? Le treizième étage, le titre de l’album, découle de cette chanson, puisque c’est quelque chose qui peut être maudit ou qui n’existe tout simplement pas. C’est peut-être, aussi, l’ouverture sur un monde imaginaire. »
Un monstre
« Ce n’est pas une chanson autobiographique. Dans mon entourage, il y a des gens qui ont un enfant malade. Je me suis demandé comment tu abordes cette réalité. Ça ne me tentait pas d’en parler, mais j’ai comme été poussé à le faire. C’est le genre de chanson qui, tu ne sais pas trop pourquoi, sort de ta tête en 20 minutes. C’est une chanson que ma blonde ne peut pas écouter sans pleurer. Par contre, je crois qu’elle est très touchante. Je pense qu’elle va peut-être pouvoir servir les gens qui sont dans cette situation-là. C’est une de mes préférées. »
Un refrain trop long
« C’est une toune qui m’a frappée. Elle est née d’une discussion que j’ai eue avec Stéphane Archambault et Jérôme Minière. C’était à la fin février. Nous attendions un avion et nous avons discuté de la manifestation du 22 avril. Nous nous disions que plusieurs grands soulèvements populaires avaient été orchestrés par des artistes. Nous avons longuement discuté de politique et lorsque je suis entré dans l’avion, j’avais plein de projets. En rentrant chez moi, j’ai écrit cette chanson en 20 minutes. Je n’avais pas de guitare. J’étais couché dans mon lit, j’ai pris mon iPhone, et j’ai écrit toute la chanson sur l’application notes. Le lendemain, en me réveillant, ma blonde m’a demandé ce que j’avais fait durant la nuit et je me suis souvenu que j’avais écrit cette chanson. Je voulais m’affirmer en tant qu’artiste engagé. »
L’air
« L’air, c’est un peu une réflexion environnementaliste. J’ai voulu faire un parallèle entre l’air qu’on respire et l’air qu’on chantonne. Qu’est-ce qui fait que les deux ne pourraient pas être pratiquement la même chose ? Il y a le souffle de la chanson, mais aussi le souffle qui nous fait vivre, qui est, de plus en plus, rempli de poussière de bombe et de pollution. C’est une chanson plus imagée. »
La seule question
« C’est une des premières chansons que j’ai écrites pour le projet. J’ai vraiment fait un saut, à la fin, quand je me suis rendu compte que le texte de cette chanson regroupait l’ensemble des thèmes abordés sur le disque, ou presque. C’est là que j’ai su que nous devions finir le disque avec celle-là. C’est comme une sorte de wrap up. J’essayais de trouver une manière d’aborder l’amour. Je voulais dire que malgré les kamikazes, malgré les mariages arrangés, la seule vraie question qui va rester, à la fin, c’est est-ce que nous nous aimons encore fort. Pour moi, cette question est plus importante que tout le reste. »