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Éric Dupont

La fiancée américaine

Marie-France Bornais

Marie-France Bornais @

Journal de Québec, Publié le: | Mise à jour:

Éric Dupont

Photo courtoisie

Né à Amqui en 1970, professeur à l’Université McGill, récipiendaire de nombreux prix, Éric Dupont, une très grande voix littéraire, décrit avec une puissance évocatrice extraordinaire les histoires de plusieurs femmes prénommées Madeleine dans La fiancée américaine, LE roman à savourer, page par page, dans le temps des Fêtes.

Cette histoire réjouissante, aux rebondissements multiples, naît dans le Bas-Saint-Laurent alors que Louis, dit «le Cheval», voit le jour en pleine messe de minuit alors que sa mère, Madeleine, une Américaine, est figurante dans une crèche vivante. Éric Dupont nous en fait voir de toutes les couleurs, racontant les hauts et les bas de plusieurs générations, avec le talent d’un conteur à qui aucun détail truculent n’échappe.

L’auteur est allé pêcher toutes ces histoires en partie dans le répertoire familial... en partie dans son imagination débordante. «Pour les histoires de Rivière-du-Loup, tout part de ce que ma mère m’avait raconté comme atmosphère qui régnait pendant son enfance et son adolescence. J’ai grandi à Matane, mais on allait à Rivière-du-Loup voir mes grands-parents une à deux fois par année. J’ai toujours gardé une affection profonde pour Rivière-du-Loup parce que c’était une ville que j’avais quitté à l’âge de sept ans, sans le vouloir. C’est mon père qui avait décidé ça et j’avais comme une rancœur de petit garçon qui a fait en sorte que j’ai transporté Rivière-du-Loup dans ma boîte à trésors.»

Son père, comme dans le roman, s’assoyait dans le salon avec un verre de gin et contait des histoires de famille. «Je ne sais pas de qui il tient ça, mais je soupçonne sa mère, ma grand-mère Dupont, d’être derrière ça. Elle a 84 ans et elle parle encore de toutes les époques, de toutes les histoires. Mon père était policier et racontait des histoires : la tempête de 1971, des trucs où des gens mouraient dans la neige, où les policiers allaient secourir des gens sur un pont, en motoneige. C’était des images très frappantes pour des enfants. Et plus il buvait, plus il contait» partage-t-il en entrevue.

Atmosphère d’antan

Éric Dupont évoque avec un humour incomparable l’atmosphère d’autrefois : les chapelets en famille, la Bonne-sœur-qui-fait-peur, les veillées funéraires. Une vraie courtepointe du terroir québécois. «Cette partie est très ceinture fléchée... Après, ça se met à voyager. Mais ce livre n’oublie jamais ses origines. Madeleine Lamontagne, qui va naître en 1950, sera au centre de tout.»

Une vraie histoire de fiancée américaine s’est déroulée dans la famille d’Éric. «Ce sont des flashes qui me viennent. Il y a un opéra qui s’appelle La fiancée vendue. Je considérais aller voir cet opéra pendant que j’étais en Allemagne. Je ne suis pas allé, mais le titre m’est resté en tête. L’idée de cette fiancée qui voyage, qu’on fait venir par correspondance, s’est mise à tourner dans ma tête avec le reste des hamsters... cette image s’est fixée.

«Ça s’est croisé avec le fait que Jack Kerouac vient de la région de Rivière-du-Loup et qu’il était revenu dans le coin, à un moment donné, pour voir les pierres tombales, qu’il n’a pas trouvées parce qu’il était trop saoul. Enfin... l’important, c’est que de nombreuses familles du Bas-Saint-Laurent sont allées s’installer à Nashua, au Massachusetts. Et quelqu’un dans ma famille avait une grand-mère qui était revenue des États-Unis... c’est une anecdote familiale qui m’a été racontée.»

Salon funéraire

L’histoire du salon funéraire dans la maison est véritable. «Mon grand-père − qui était aussi un homme fort − avait un salon funéraire et ma mère a grandi avec des corps en décomposition dans la maison en permanence. Ça sentait le formol tout le temps et il y avait toujours des endeuillés dans la maison.»

Chacune de ces histoires correspond à quelques heures d’insomnie pour l’écrivain. «Pendant ces insomnies et ces longues marches, je fais des scénarios et des tentatives. Il y a des choses qui sont retenues, d’autres pas. Je me mets à fixer sur des images, sur des scènes qui exigent d’être écrites et ce sont celles-là que je garde. Et je fais tout pour pouvoir les inclure dans le livre.»

Des recherches et des voyages

Éric Dupont a piaffé pendant plusieurs années pour écrire La fiancée américaine, dont les premières lignes sont nées en Bavière, en 2010, alors qu’il s’y trouvait une résidence d’écrivain à la Villa Waldberta, près de Munich.

«J’avais déjà plusieurs plans en tête. J’avais une structure. J’avais fait des recherches étendues. J’étais allé jusqu’en Russie pour faire mes recherches. J’avais des piles et des piles de notes, des vidéos, de la musique. J’avais de quoi écrire mille romans. Quand je suis arrivé en Allemagne, j’étais libéré de mes obligations d’enseignant, de traducteur, de tout. J’étais fiévreux. Je suis tombé là-dedans comme un alcoolique tombe dans le scotch. Je me suis jeté tête première là-dedans et jusqu’à l’apparition de Gabriel, ça a été fait d’une claque. Quand je suis rentré à Montréal, ça a été plus difficile parce que je retrouvais mes responsabilités à l’université et ma vie. Il a fallu que je fasse des sacrifices pour continuer à produire à ce rythme. Je l’ai écrit en un an et dix mois, et on a quand même coupé 250 pages...»

Personnages imparfaits

Éric dit s’est servi de l’opéra Tosca pour essayer d’expliquer aux lecteurs de quoi il parle dans son roman. «Chaque être humain, par les décisions qu’il prend, oscille entre le bien, l’innocence et le mal. Ce n’est pas un acte à deux pôles, mais un triangle que j’ai créé. Ces trois triangles sont les trois personnages de Tosca. C’est le cheminement de personnages imparfaits, qui ont des défauts épouvantables, qui doivent prendre des décisions dans des situations parfois difficiles, parfois extrêmes.»

Autrement, je dirais que c’est l’histoire de gens qui voyagent sans vraiment l’avoir voulu. Ça a été un leitmotiv dans ma préparation du roman : la plupart des personnages entreprennent des voyages qu’ils n’ont pas voulu. C’est un roman sur le voyage non souhaité. Et parfois, la désillusion. Ce sont ces gens qui n’ont pu rester chez eux, qui ont été obligés de partir.»

Rivière-du-Loup, pour l’écrivain, est toujours un soulagement. Je retrouve ma mère, ma grand-mère Dupont, toute ma famille. C’est ma source. Mes préoccupations personnelles ont été transposées sur des personnages fictifs.

« Le roman m’a changé »

La fiancée américaine, son quatrième roman, représentait un projet ambitieux. Je pensais que j’allais devoir accepter des compromis de l’éditeur et des compromis engendrés par ma propre incapacité d’arriver à mes fins. Je ne pensais pas que j’allais me rendre jusque-là. Mais avec les moyens que je me suis donné, je me suis étonné. C’est un roman que j’aurais voulu lire. Le roman m’a changé.

«Avec tous les voyages que j’ai faits et les gens que j’ai rencontrés, ça m’a donné une vision un peu différente sur notre lien avec le passé, sur les souvenirs qui restent dans la mémoire des gens, sur mes propres origines aussi. J’ai dû faire appel à ma mère beaucoup pour ce livre et ça nous a beaucoup rapprochés. Maman n’a pas fait d’études et ne peut pas écrire de livres. Mais de prendre tout son imaginaire et de le donner aux gens, et que ça plaise, pour elle, c’est un rêve. Ce matériau, je ne suis pas allé le chercher nulle part ailleurs qu’à Rivière-du-Loup. Ça vient de ma «mére». C’est peut-être ça qui plaît tant aux gens.»

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