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La Russie magnifiée de Depardieu

La star française a tenu des propos «dangereux», selon Amnistie Internationale

La Russie magnifiée de Depardieu
Photo courtoisie
Gérard Depardieu a obtenu sa citoyenneté russe.

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Même dans ses rêves les plus fous, le président russe Vladimir Poutine n’aurait pu imaginer meilleur scénario. En échange d’un exil fiscal, Gérard Depardieu lui fait l’accolade et encense la «démocratie» au pays des Pussy Riot. Une bénédiction inespérée pour un gouvernement qui tente de faire taire une vive opposition.

Même dans ses rêves les plus fous, le président russe Vladimir Poutine n’aurait pu imaginer meilleur scénario. En échange d’un exil fiscal, Gérard Depardieu lui fait l’accolade et encense la «démocratie» au pays des Pussy Riot. Une bénédiction inespérée pour un gouvernement qui tente de faire taire une vive opposition.

Gérard Depardieu a-t-il compris quelque chose que le reste du monde ne saisit pas? En voulant fuir un taux d’imposition aux riches pouvant atteindre selon lui 87% en France, le monstre sacré du cinéma s’est ­non seulement attiré les foudres de l’opinion publique, mais a multiplié les gestes de provocation et les déclarations sulfureuses, notamment sur la situation politique en ex-URSS, une «grande démocratie», clame-t-il dans une lettre ouverte aux journaux russes.

Dans ce qui ressemble à un rêve éveillé du président Vladimir Poutine, la star française de 64 ans le tutoie devant les caméras, brandit fièrement un passeport russe et fait l’éloge de sa nouvelle terre d’accueil : la Mordovi. Cette république russe tristement réputée pour ses camps de travail datant de l’époque stalinienne est aussi le lieu où l’une des Pussy Riot purge sa peine pour avoir interprété une chanson anti-Poutine dans une église.

«Gérard Depardieu a le droit d’aimer la Russie et de vouloir y habiter. Mais accuser ceux qui disent du mal du président Poutine de n’être jamais sortis de chez eux, avec la notoriété dont il jouit, c’est dangereux», dénonce Anne Ste-Marie, porte-parole pour Amnistie Internationale Canada francophone. Les propos de l’acteur sont une insulte à tous les défenseurs des droits humains et à tous ceux qui n’ont pas la vie facile en Russie», tranche-t-elle.

L’épisode des Pussy Riot est loin d’être le seul exemple de répression en Russie où les actes de violation des droits humains se multiplient. «La société civile peut difficilement descendre dans la rue pour manifester pacifiquement. Des journalistes qui dénoncent le gouvernement sont battus, leur travail est réprimé et les organismes de défense des droits humains subissent des menaces», affirme Anne Ste-Marie. Le problème c’est que les gens ne savent jamais s’ils n’auront pas une amende, si on ne leur cassera pas les jambes ou s’ils ne se retrouveront pas en prison», ajoute-t-elle.

Le président Poutine parle lui-même d’une ­«démocratie gérée», souligne Jean Lévesque, ­professeur d’histoire à l’UQAM et spécialiste de la Russie du 20e siècle. «Ce n’est pas une dictature unique comme au temps du régime communiste, on peut toujours trouver des journaux d’opposition en Russie. Le gouvernement n’a pas besoin d’abolir cette opposition pour se maintenir au pouvoir, mais veut maintenir un certain contrôle», ajoute-t-il.

Pied de nez à l’Occident

Pour le politologue Pierre Jolicoeur, «l’incident Depardieu» révèle aussi à quel point Vladimir Poutine est un habile politicien. «C’est à la fois un pied de nez à l’Occident qui l’accuse de bafouer les droits civils et une consolidation de son image à l’intérieur de la Russie où il est très contesté», ­affirme ce spécialiste de la Russie, collaborateur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

«L’acteur français fait du cinéma à l’extérieur de l’écran, poursuit M.Jolicœur. La Russie n’est pas exactement le pays auquel on pense pour sa qualité de vie», juge-t-il. Même si la situation économique s’est améliorée notamment grâce à la manne pétrolière et au ménage fiscal instauré par M.Poutine, l’écart entre les riches et les pauvres demeure très grand, le niveau de corruption élevé et les ­programmes sociaux ne sont pas à la hauteur des besoins.»

Une existence difficile

Paradis pour les riches, enfer pour les pauvres, cette oligarchie capitaliste et son taux d’imposition unique de 13% établi en 2001 permet aux grandes fortunes de prospérer, mais exaspère les autres qui peinent à joindre les deux bouts. Avec un salaire mensuel moyen de 23 693 roubles, soit 770$, 20% de la population russe ne peut se payer ni voiture, ni électroménagers et 12% des gens vivent sous le seuil de la pauvreté.

«Impossible de gagner sa vie à Moscou comme enseignante. Le salaire est minable et les appartements parmi les plus chers au monde», décrit Maria Bondarenko, native de Vladivostok, ville portuaire de Russie. La dame de 39 ans a quitté Moscou il y a cinq ans et enseigne le russe au Centre de langues de l’Université de Montréal.

Mercredi dernier, le «citoyen russe» Gérard Depardieu a pris la pleine mesure de la réalité russe lorsqu’un théâtre de Tioumen en Sibérie lui a proposé de rejoindre sa troupe, pour un salaire de 16 000 roubles par mois...soit 520$.

 

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