Les sceptiques de l’image ont tort
Coup d'oeil sur cet article
Je comprends mal qu’il se trouve encore de si nombreux sceptiques pour douter de la puissance de l’image. D’autant plus que l’image que véhiculent la télévision et Internet est décuplée désormais par tous les réseaux sociaux. Avant et depuis son élection à la tête du Parti libéral du Canada, j’entends et je lis plusieurs commentateurs, surtout des Québécois, qui s’échinent à minimiser Justin Trudeau, qui l’accusent de n’avoir ni programme ni profondeur, et surtout, de ne pas être à la hauteur de son père.
Si un grand nombre de journalistes du Québec n’avait guère de respect pour Pierre-Elliott Trudeau, si les souverainistes n’ont jamais cessé de le considérer comme un traître, ce n’était pas du tout l’opinion de ceux que j’appellerai les Québécois «ordinaires». Je me rappelle trop bien le temps qu’il nous fallait, Pierre et moi, pour nous rendre de son bureau du centre-ville à n’importe quel restaurant des environs. À tous les deux ou trois pas, quelqu’un l’arrêtait pour lui serrer la main et lui manifester son admiration, sinon son affection. Pourtant, Pierre n’était plus premier ministre et faisait un travail discret au cabinet d’avocats Heenan Blaikie.
PAS UNE COPIE DE SON PÈRE
Si Trudeau se montrait souvent fantasque en public, s’il se faisait provocateur et se permettait pirouettes et gestes sans gêne, il était en privé réservé, distant et timide. J’ai perdu ses fils de vue depuis la mort de Pierre et je les connais peu, mais c’est évident que Justin est loin d’être une copie du paternel. C’est un jeune homme jovial, décontracté, chaleureux, de rapport facile, au sourire engageant. Un mari et un père de famille tout à fait dans les normes contemporaines. Autant de traits qui n’étaient pas d’emblée ceux du père.
Au moment d’entrer en politique fédérale, Pierre Trudeau n’en avait aucune expérience pratique. Il y apportait comme tout programme son aversion viscérale de Duplessis et du nationalisme étriqué à la chanoine Groulx, sa méfiance à l’égard des Américains, les idées économiques déjà dépassées d’Harold Laski, du London School of Economics, et un projet social plus près du NPD que du Parti libéral. Il avait neuf ans de plus que Justin quand il est devenu chef du parti.
UN DEMI-SIÈCLE PLUS TARD
On répète que Justin n’a pas de «substance». On a la mémoire courte. Quelle était la «substance» de Robert Bourassa lorsqu’il est arrivé au pouvoir à 37 ans? Quelle était celle de Bernard Lord au pouvoir à 34 ans? C’est en poste qu’ils ont pris du coffre. C’est au pouvoir qu’ils ont fini par donner corps à des idées d’abord confuses et incertaines, qu’ils ont réussi à concrétiser des projets mal déterminés au départ et même tout à fait imprévisibles.
Presque un demi-siècle s’est écoulé depuis l’élection de Trudeau père. Plus rien n’est semblable. Les chefs politiques qui retiennent l’attention sont ceux qui projettent une image de renouveau et, surtout, ceux qui savent utiliser des réseaux sociaux dont on n’avait hier encore aucune idée.
Justin Trudeau les manie avec une habileté consommée. La télévision et tous les médias nous renvoient de lui une image de jeunesse et de renouveau qui séduit des centaines de milliers d’électeurs, notamment les moins de 40 ans. Les commentateurs les plus sceptiques devraient se rappeler que nous vivons dans un monde d’image. Celle que projette Justin Trudeau risque d’être beaucoup plus durable qu’ils n’ont tendance à le croire.
Ses adversaires politiques, eux, n’en doutent pas.
TÉLÉPENSÉE DU JOUR
L’erreur est humaine, mais ça semble inhumain de l’admettre!
