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Rigueur et créolisation

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(En réplique à Mathieu Bock-Côté)

Le style et les propos de Mathieu Bock-Côté le classent parmi les intellectuels. Et intellectuel, il l’est. Docteur en sociologie, il déplore d’ailleurs souvent, à raison, le mouvement d’anti-intellectualisme qui sévit au Québec.

On peut reprocher bien des choses au monde universitaire. Il est cependant régi par certains principes desquels il est difficile de déroger. Par exemple, on peut difficilement utiliser des concepts sans en avoir vérifié le sens. Il est fort à parier que, dans son monde universitaire, monsieur Bock-Côté répond bien à cette règle. Il semble cependant faire preuve d’un certain laisser-aller lorsqu’il écrit dans Le Journal de Montréal.

Dans son texte «Le franglais: le raffinement des colonisés», où il déplore la langue utilisée par le groupe Dead Obies, il dit: «L’anglais bouffe le français, il le dévore, et pas de très belle manière. Car la créolisation du français québécois ne sera qu’une étape dans notre anglicisation.»

J’aurais certes bien des choses à dire sur le caractère glossophage de l’anglais, mais ce n’est pas là-dessus que je désire m’arrêter. C’est plutôt sur la question de la créolisation. Car le terme créolisation est non seulement utilisé dans le mauvais sens, mais il est utilisé pour décrire le mauvais phénomène.

La créolisation n’est pas un processus de dégradation linguistique, comme semble le penser monsieur Bock-Côté. C’est plutôt un processus de création. Dans la créolisation, toutes les langues en contact évoluent pour créer une nouvelle entité, différente des éléments qui la constituent. Ce n’est pas une langue X qui, à force d’emprunts à la langue Y, devient peu à peu la langue Y. C’est donc dire qu’un créole n’est pas une étape, c’est une langue à part entière.

Un processus de création linguistique est une créolisation quand il répond à des critères spécifiques. Les créoles se sont formés dans un contexte sociolinguistique bien précis. Celui de gens qui ont été déracinés de leur pays pour être vendus comme esclaves à des gens dont ils ne comprenaient pas la langue. Ces gens ont donc, pour survivre, appris la langue de leurs propriétaires, sans apport normatif, en y greffant des mots de leur propre langue maternelle. Le tout a évolué au fil du temps pour devenir une langue maternelle distincte. Rien, dans ce que je viens de décrire, ne correspond à la situation québécoise.

L’utilisation du terme créolisation dans une critique sous-entend que les créoles sont des sous-langues, alors qu’ils sont des chefs-d’œuvre d’adaptation aux conditions les plus difficiles que l’être humain puisse endurer.

Évidemment, dans les textes grand public, les règles de rigueur intellectuelle imposées par le monde universitaire ne sont pas appliquées. Elles devraient pourtant l’être, surtout lorsque ce sont des universitaires qui écrivent. Sinon, cela donne l’image que le «vrai monde» (les «colonisés» de monsieur Bock-Côté) ne mérite pas une telle rigueur. Et après, on se surprend de l’anti-intellectualisme de ces «colonisés»…

Anne-Marie Beaudoin-Bégin

L’auteure est chargée de cours à l’Université Laval et doctorante en linguistique à l’Université de Paris-Sorbonne

 

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