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550 $ pour traverser une rivière

L’aéroglisseur L’Esprit-de-Pakuashipi qui relie la réserve innue au village de Saint-Augustin a coûté plus de 7 millions $.
Photo STQ L’aéroglisseur L’Esprit-de-Pakuashipi qui relie la réserve innue au village de Saint-Augustin a coûté plus de 7 millions $.

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Les résidents de Saint-Augustin et de la communauté innue de Pakuashipi, juste de l’autre côté de la rivière, doivent payer 550 $ pour traverser d’une rive à l’autre en dehors de certaines heures, ce qui suscite la colère de la mairesse Corain Driscoll.

Ensemble, les deux communautés comptent un millier d’âmes. Et passer d’une rive à l’autre n’est pas un luxe: l’école est d’un côté, la clinique de l’autre, l’épicerie ici, l’aéroport de l’autre bord. Et pour compliquer les choses encore plus, le quai fédéral, où arrivent les marchandises, 12 km plus loin, est relié par la route à l’aéroport et à la réserve, mais pas à Saint-Augustin.

La Société des traversiers du Québec (STQ) n’a pas lésiné sur les moyens pour desservir les deux communautés. Elle a mis en place un service de navette gratuite par aéroglisseur. Les équipements ont coûté entre 7 et 10 millions $ en plus des nouveaux investissements prévus cet été. Le service coûte 2 millions $ annuellement et emploie 10 personnes.

Ce qui horripile la mairesse Driscoll, c’est cette impression que les contribuables paient pour un équipement et un service haut de gamme, mais qui, malgré tout, sert pauvrement les besoins de la population locale. Par exemple, elle déplore que souvent, la STQ remplace l’aéroglisseur par des plus petits bateaux, par souci d’économie. Elle donne d’autres exemples.

Les horaires sont arrimés aux vols à l’aéroport, mais c’est trop rigide, reproche Mme Driscoll. Si le dernier vol est annulé, la dernière traversée l’est aussi, jusqu’au lendemain matin, même si certains comptaient sur elle. Et ce n’est pas comme Québec-Lévis. Il n’y a ni restaurant ni hôtel à Pakuashipi.

Ce printemps, les résidents de la Basse-Côte-Nord ont organisé un tournoi de hockey pour les enfants. Puisqu’il n’y a pas de route dans cette grande région, on a prévu des vols nolisés. Mais à Saint-Augustin, comme le vol était en dehors des heures d’opération de l’aéroglisseur, il aurait fallu payer 550 $ pour traverser la rivière et atteindre l’aéroport, alors que les tarifs de transport aérien dont déjà exorbitants. Même principe pour les travailleurs, allègue Mme Driscoll. «Les gens qui reviennent en vol nolisé doivent payer 500 $, une semaine de salaire, pour rentrer chez eux.»

L’aéroglisseur est en fonction seulement lorsque la Route Blanche est fermée aux motoneiges, qui peuvent traverser la rivière lorsqu’elle est gelée. Mais quand le Bella-Desgagnés arrive au quai, que la Route Blanche est fermée et que les barges ne peuvent pas transporter le matériel, ça pose problème.

Et ce fut le cas pendant plusieurs semaines, le printemps dernier, tonne Mme Driscoll. La Route Blanche, bien qu’encore largement praticable, a fermé prématurément, tonne la mairesse. Pendant ce temps, l’hydroglisseur à la fine pointe ne transportait que les aliments périssables.

«On ne peut pas s’attendre qu’une communauté vive avec uniquement des biens périssables», a déclaré le conseil municipal, d’autant plus qu’«une des principales raisons pour laquelle le ministère des Transports a investi 10 millions $ dans un aéroglisseur était d’améliorer l’accès à nos services essentiels», poursuit la résolution transmise au bureau du ministre Robert Poëti. Elle a même demandé l’aide des Forces armées canadiennes, qui ne sont pas intervenues.

La mairesse Driscoll n’a pas eu de réponse du ministre Poëti, et pour elle, ce n’est pas mieux à la STQ. «Vivez avec, on s’en fout», s'exclame l’élue.

Réplique de la STQ

Tout faux, répond la STQ. François Bertrand, vice-président à l’exploitation. Son organisme a bien mauvaise réputation à Saint-Augustin, et il le sait. La façon dont la STQ a pris en charge des services qui étaient offerts par des entreprises locales a choqué et les relations en souffrent. Par ailleurs, la communauté réclame un pont et une route depuis nombre d’années, et n’a qu’un traversier.

M. Bertrand ne s’est pas gêné pour cibler directement Mme Discoll. «C’est une mairesse qui sera constamment en désaccord avec les décisions de la STQ, qu’elles soient bonnes et mauvaises. S’ils ont décidé que la STQ était le méchant, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse?»

«On a la prétention qu’on donne un service plus qu’adéquat», assure M. Bertrand. Par contre, il n’a pas de chiffres pour mesurer la satisfaction de la clientèle puisqu’il s’agit du seul endroit où l’organisme n’a pas sondé les utilisateurs.

Il explique d’abord que l’aéroglisseur n’est pas équipé pour transporter autant de fret que les barges, et qu’il faut nécessairement faire des choix lorsque celles-ci ne peuvent naviguer, d’où la décision de ne transporter que les aliments périssables.

M. Bertrand admet que l’aéroglisseur est parfois retiré et remplacé par une autre embarcation plus petite, mais uniquement pour de l’entretien, des inspections et des réparations, jamais pas souci l’économie.

Il est aussi exact que la STQ a effectué des traversées à l’extérieur de son horaire pour 550 $, confirme M. Bertrand. C’est que la traverse, gratuite, couvre déjà une période de 14 heures par jour. «On ne peut pas opérer à perte pour dépanner un organisme.»