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Le règne du parent-roi prend de l’ampleur

En cette période d’austérité, on remarque une explosion du phénomène, soutiennent des acteurs du milieu de l’éducation

«Je suis exigeante envers l’enseignement. C’est essentiel pour assurer un meilleur avenir à mes enfants», clame Marie-Ève Laurendeau, mère de deux ados et l’une des rares personnes qui a accepté de défendre publiquement ses positions sur le phénomène des parents-rois.
Photo Journal de Montreal, Pierre-Paul Poulin «Je suis exigeante envers l’enseignement. C’est essentiel pour assurer un meilleur avenir à mes enfants», clame Marie-Ève Laurendeau, mère de deux ados et l’une des rares personnes qui a accepté de défendre publiquement ses positions sur le phénomène des parents-rois.

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Ils se mêlent de tout ce qui touche la vie de leur enfant, veulent régner autant à l’école que sur le terrain de jeu. On les dit surprotecteurs, intenses, parfois irrespectueux. Bienvenue au royaume des parents-rois. Un phénomène qui s’intensifie à l’ère des compressions dans le domaine­­ de l’éducation.

«Pourriez-vous ne rien enseigner de nouveau en l’absence de mon fils, il ne sera pas en classe la semaine prochaine, car il nous accompagne en voyage...»

L’enseignante qui a reçu cette note dans l’agenda d’un élève est estomaquée. Elle n’est pas la seule. «Certains parents nous prennent pour leurs valets», se plaint une autre prof.

Ils débarquent à l’école, remettent en question l’autorité et, au passage, les méthodes de l’enseignant.

Exécrables

Ces comportements ont toujours existé, ­disent les experts en éducation interrogés, mais ces interventions seraient de plus en plus lourdes et fréquentes. Ce phénomène appelé «parents-rois» explose au moment où le gouvernement réduit certains services aux élèves.

«Ils représentent 5 % à 10 % des parents, mais ils grugent toute notre journée», dénonce Ghislaine, une enseignante au secondaire.

«Ils sont exécrables!», lance le sociologue Antoine­­ Baby.

«Ces parents sont persuadés que l’école ne comprend pas leur enfant. Ce sont des control freaks qui croient que s’ils administraient l’école, ça irait mieux», décrit le professeur émérite à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval.

«Au Québec, tout le monde se permet de dire quoi faire aux enseignants. Le parent se dit: “J’en sais autant que le prof.” Il se croit pédagogue. Il y a confusion des genres», déplore Sylvain Malette, président de la Fédération autonome de l’enseignement

Parents ou clients ?

«On ne défendra pas l’indéfendable, dit Corinne Payne, présidente de la Fédération des comités de parents. Mais si on voit de plus en plus de parents-rois, c’est beaucoup en raison des compressions qu’ils subissent. Certains n’ont pas les services de base pour leur enfant, alors ils réagissent.»

«Compressions ou pas, c’est inacceptable! tonne Sylvain Malette. Il y a des milieux où ça va vraiment mal. Ces parents devraient éviter d’en rajouter une couche.»

Plusieurs pointent également du doigt la société de consommation qui aurait transformé le rapport à l’école.

«Avant, l’éducation, c’était important, se souvient une enseignante. Aujourd’hui, c’est devenu un service. Les parents sont devenus des clients... et le client est roi!»

«Je suis exigeante»

Marie-Ève Laurendeau ne s’en cache pas, elle est un parent-roi, même si elle préfère plutôt utiliser l’expression «parent revendicateur».

Mère de deux adolescents doués de 14 et 16 ans, dont l’un atteint d’une légère forme d’autisme, elle revendique le droit de pouvoir intervenir autant qu’elle le souhaite auprès des enseignants en tant que «spécialiste» de ses enfants.

Pour un meilleur avenir

Elle ne juge pas pour autant avoir des comportements extrêmes, elle dit simplement vouloir aider les enseignants à mieux agir auprès de ses enfants.

«Oui, je suis un parent-roi. Je suis exigeante envers l’enseignement et je m’assume. C’est essentiel pour assurer un meilleur avenir à mes enfants», plaide-t-elle.

Bachelière en psychologie et ex-commissaire-parent à la CSDM, la dame avoue avoir perdu confiance en certains enseignants.

«Je m’excuse, mais je suis l’expert de mon enfant! Je l’ai porté, je l’ai allaité­­, je me suis formée comme éducateur, j’ai consulté, je considère que je suis la principale intervenante auprès de mon enfant, le spécialiste de mon enfant», argue-t-elle.

Aux enseignants qui se plaignent des interventions intrusives des parents­­-rois, elle réplique qu’il faut remettre une frontière entre l’école et la maison.

«Quand un enseignant me dit que je ne devrais pas faire ceci ou cela, que je couve trop mon enfant, il mine ma confiance de parent. Il y a des parents moins solides qui se sentent jugés», dénonce-t-elle.

«Des écoles qui viennent dire aux parents de ne pas mettre de chocolat dans la boîte à lunch. Je m’excuse, mais ce n’est pas de leurs affaires! À part pour les allergies alimentaires, je n’ai pas à adapter ma boîte à lunch à l’école», ajoute-t-elle.

Un jour, raconte-t-elle, son aîné a rapporté une note­­ d’examen que l’adolescent était incapable de s’expliquer.

«J’ai téléphoné à l’enseignant, envoyé des courriels. Lorsqu’on a fini par me répondre, la réponse était insatisfaisante.»

Métier difficile

Le métier d’enseignant est difficile, celui de parent l’est tout autant, poursuit Mme Laurendeau.

«On juge nos valeurs, on nous reproche d’être trop présents et même de nuire à nos enfants. Moi, je dis qu’un parent nuit à son enfant lorsqu’il le néglige et le frappe. Et ça, c’est un cas de DPJ.»

Une psy décrit le problème

Guadalupe Puentes-Neuman, chercheuse.
Photo courtoisie
Guadalupe Puentes-Neuman, chercheuse.

Qu’est-ce qu’un «parent-roi» ?

On en parle dans le langage populaire, mais il n’y a aucune étude scientifique qui définit ce comportement. Selon moi, c’est un parent qui veut garder le contrôle sur la vie de son enfant et s’assurer que tout ce à quoi il sera exposé est en accord avec ses valeurs.

N’est-ce pas un projet ambitieux ?

Oui. Je ne crois pas qu’un parent puisse et doive tout contrôler. L’école est justement une porte d’entrée vers le monde extérieur.

Pourquoi agit-il ainsi ?

Le parent-roi refuse que son enfant vive une frustration. Il aplatit le terrain devant lui, de peur qu’il soit confronté à une difficulté.

Pourquoi n’est-ce pas une bonne idée ?

Ça peut donner l’impression à l’enfant qu’il a carte blanche pour ne pas prendre ses responsabilités. D’autres peuvent trouver ça gênant et lourd à la longue.

Quelle est la différence entre un parent-roi et un parent impliqué ?

L’intervention du parent est essentielle. Tout est dans la mesure et le respect. Certains parents-rois ne respectent tout simplement pas les autres.

Le parent-roi se justifie souvent en disant : « Je suis l’expert de mon enfant, je peux donc intervenir... »

A-t-il raison ?

Oui, les parents sont des experts de leur enfant, mais ils sont de bien meilleurs experts­­ lorsqu'ils se fient aussi aux professionnels qui gravitent autour de l’enfant, et ce, même si leurs façons de procéder sont différentes de celles du parent.

Selon de nombreux témoignages, le phénomène du « parent-roi » est en nette croissance. Pourquoi ?

Les coupes et les compressions en éducation vont faire réagir même les parents les plus modérés. Il y a un contexte de ras-le-bol qui rend les parents plus exigeants de peur de ne pas avoir le minimum pour leur enfant.

Guadalupe Puentes-Neuman est chercheuse et professeure de psychologie à l’Université de Sherbrooke. Elle est également spécialiste du développement de l’enfant.

Un effet «dévastateur» sur les enfants

Les parents qui veulent tout gérer à l’école ignorent probablement à quel point ils peuvent nuire, estiment des experts

« Il faut faire une différence entre la belle collaboration que nous offrent les parents et le parent qui veut gérer la classe », fait valoir Michèle Henrichon, enseignante au primaire depuis 21 ans.
Photo Journal de Montreal, Ben Pelosse
« Il faut faire une différence entre la belle collaboration que nous offrent les parents et le parent qui veut gérer la classe », fait valoir Michèle Henrichon, enseignante au primaire depuis 21 ans.

L’intrusion abusive et continuelle des parents dans le quotidien de leur enfant à l’école aurait un lien avec la démotivation des élèves et le décrochage scolaire.

«J’ai été l’enfant d’un pa­rent-roi. Ma mère n’arrêtait pas de me justifier et de me défendre auprès des profs, des amis, de la direction...», commente une adolescente sur un blogue. Arrivée au secondaire, la jeune s’est sentie larguée par sa mère, qui la jugeait alors capa­ble de régler ses conflits elle-même.

«Ma mère n’étant plus là pour me backer, j’ai été la souffre-douleur des élèves et des profs. N’ayant aucun outil pour me défendre, j’en paie encore le prix dans ma vie en société aujourd’hui», dit-elle.

Plusieurs experts en éducation expriment leurs doutes sur les bienfaits du comportement des parents-rois.

Transfert d’anxiété

«Ces parents qui dépassent les bornes et transfèrent leur anxiété à leur enfant, c’est définitivement un des nombreux facteurs de dépression et de décrochage», affir­me Rolande Deslan­des, professeure au département des sciences de l’Éducation de l’UQTR et spécialiste de la collaboration école-famille.

«Un jour, ces enfants frappent un mur. Il n’est pas certain que les parents-rois réalisent à quel point ils nuisent à leur enfant. Ça ne crée pas de situation favorable à l’apprentissage», affir­me Michèle Henrichon, enseignante au primaire depuis 21 ans.

La relation de confiance entre l’enseignant et l’élève tout comme le feed-back de l’enseignant au parent représentent les deux premiers facteurs de réussite, selon John Hattie. Ce chercheur américain a publié une synthèse de plus de 50 000 études menées auprès de 250 millions d’élèves sur la réussite et l’apprentissage.

Conflit de loyauté

L’enfant dont le parent manifeste ouvertement son désaccord avec l’école vit un stress, une pression inutile, il ne sait plus à qui donner raison en plus de vivre un conflit de loyauté, ajoute Mme Henrichon. «Ça le rend anxieux et il n’est pas disponible à l’apprentissage.»

L’enseignante va jusqu’à dire que cette tension a un effet «dévastateur» sur les enfants. Ça nuit énormément à la vie de groupe et à l’enseignant qui perd un temps précieux avec eux», ajoute-t-elle.

Auteur de nombreux ouvrages sur l’éducation, Antoine Baby est du même avis.

Antoine baby, professeur émérite.
Photo courtoisie
Antoine baby, professeur émérite.

«Je suis prêt à gager que les parents-rois démotivent leurs enfants et qu’il y a un lien entre leur absence de soutien envers l’enseignant et le décrochage scolaire», plaide le professeur émérite au département des sciences de l’éducation de l’Université Laval.


CARACTÉRISTIQUES DU PARENT-ROI

  • Il sait tout et il ne doute pas
  • Il ne montre ni confiance ni ouverture
  • Il exige, impose, accuse
  • Il multiplie les appels et les courriels
  • Il s’adresse directement à la direction
  • Il n’a plus confiance au système d’éducation

Des exemples éloquents

Rares sont les intervenants du milieu de l’éducation qui n’ont pas une anecdote à raconter sur les exigences d’un parent-roi.

Voici quelques exemples et commentaires récoltés, parfois sous le couvert de l’anonymat.

♦ «Il y a les parents qui prennent deux semaines à la relâche scolaire. Lorsqu’ils reviennent, ils veulent qu’on aide leur enfant à rattraper la matière. À l’inverse, certains sont en colère que leur enfant doive faire du rattrapage...»–Une enseignante

♦ «Un parent dépassé par un ado en crise va parfois vouloir devenir son ami; il achète la paix, lui offre de l’argent. Il va demander à l’enseignant d’adopter la même approche en modifiant la note.»–Ghislaine, enseignante au secondaire
 
♦ «Pourriez-vous ne rien enseigner de nouveau en l’absence de mon fils, il ne sera pas en classe la semaine prochaine, car il nous accompagne en voyage.»–Demande d’un parent rapportée par une enseignante au primaire
 
♦ «Au début de l’année, un parent m’a envoyé une liste de recommandations pour son enfant en précisant de faire attention, car à partir d’une certaine heure son enfant est plus fatigué.»–Une enseignante du primaire
 
♦ «Ils font du chantage émotif. À un enfant qui avait 57 %, j’ai refusé de donner 60 %. Ses parents me disaient: “Donnez-lui la note de passage sinon mon jeune n’aura pas d’avenir.”»–Une enseignante au secondaire
 
♦ «Un parent qui a envoyé un courriel à l’enseignant de son enfant le matin débarque le midi au bureau de la direction en se plaignant de ne pas avoir eu de réponse.»–Rolande Deslandes, professeure en sciences de l’éducation de l’UQTR
 
♦ «Au début de ma carrière, ce qui me dérangeait, c’est que le parent ne me fasse pas confiance. Maintenant ce qui m’inquiète, c’est l’effet dévastateur sur l’enfant.»–Michèle Henrichon, enseignante
 
♦ «J’ai des parents qui autorisent un petit congé à leur enfant parce qu’il est fatigué.»–Une enseignante au primaire
 
♦ «Certains enseignants ont peur des parents-rois. Quand ils se pointent à l’école, c’est pour miner leur autorité et leur montrer qui mène dans la classe.» –Antoine Baby, professeur émérite, Université Laval

Des parents qui manquent de respect

Lise Madore, directrice.
Photo courtoisie
Lise Madore, directrice.

Plus d’un employé sur 10, dans les écoles du Québec, rapporte avoir été agressé verbalement par des parents qui s’étaient emportés.

«Ces parents étaient-ils rois? Fâchés? En boisson? Ou gelés? Peu importe, le résultat est le même, ils manquent de respect», tranche Claire Beaumont, chercheuse à la Chaire de recherche sur la sécurité et la violence en milieu éducatif.

Ces parents qui perdent le nord sont légèrement plus présents en milieu défavorisés, soit 26,5 % des cas, contre 21,5 % en milieu plus favorisé.

Auteure d’une vaste étude publiée en 2014 sur la violence à l’école, Mme Beaumont se montre prudente lors­qu’on avance que le phénomène est en progression.

«Nous analysons présentement des données sur le sujet dont les résultats seront publiés au printemps. Pour la première fois au Québec, nous pourrons dire à ce moment-là si la situation empire», explique-t-elle.

Des dérapages

Sur le terrain, les témoignages montrent néanmoins de réels dérapages de la part de certains parents d’élèves.

«J’ai vu des parents engueuler la secré­taire comme du poisson pourri et lui faire des menaces», rapporte l’enseignante d’une petite école secondaire.

«Ma fille ne fera pas ce devoir-là!... C’est pas vrai que mon fils va refaire ce travail-là!...» C’est comme ça que certains parents s’adressent à nous quand ils arrivent avec leurs gros sabots pour gérer l’école. Notre rôle, c’est alors de le recadrer», croit Lise Madore, directrice d’une école secondaire à Sept-Îles.

Certains déplorent pourtant que des directions d’école choisissent de «se coucher» devant ces parents colériques et éternels insatisfaits.

«Il y a des directions qui ne mettent pas leurs culottes. Un élève qui avait envoyé c**** un prof est revenu en classe escorté par la direction qui a obligé l’enseignant à le reprendre pour ne pas avoir de problème avec les parents», raconte Sylvain Malette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

De grands incompris

Grands incompris par l’école publique, certains parents-rois finiraient par se tourner vers les établissements d’enseignement privé.

«Ça existe chez nous aussi, des parents-roi, observe David Bowles, vice-président de la Fédération des établissements privés du Québec.

«Ils nous disent je paie, si ça ne marche pas je m’en vais. Ce n’est pas plus accepté parce qu’il est un client, le respect fait partie des valeurs que nous défendons», fait valoir M. Bowles, également directeur du Collège Charles-LeMoyne.

Tout n’est pas si sombre, insiste toutefois la chercheuse Claire Beaumont.

«Le climat scolaire est majoritairement positif au Québec», conclut-elle.

Un problème d’une ampleur insoupçonnée

Il n’est pas rare que le personnel scolaire soit agressé par un parent pendant l’année au Québec, selon une récente étude.

Au primaire

  • 12% disent avoir été la cible de blasphèmes et d’insultes
  • 6% disent avoir été victimes de menaces
  • 2% disent avoir reçu des messages injurieux par courriel

Au secondaire

  • 50% des membres du personnel rapportent avoir vu un parent causer des problèmes à l’école

Source: PORTRAIT DE LA VIOLENCE DANS LES étABLISSEMENTS D’ENSEIGNEMENT AU QUébEC (2014) –Claire Beaumont, chaire de recherche sur la sécurité et la violence en milieu éducatif

 

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