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25 % des jeunes enseignants décrochent

La trop lourde charge de travail et les classes difficiles sont en cause

Quebec
Photo Le Journal de Québec, Stevens LeBlanc Frédérick Côté a enseigné trois ans dans une école secondaire de Québec avant de décrocher. Il adorait son boulot, mais il était épuisé et avait de la difficulté à joindre les deux bouts.

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Près du quart des jeunes enseignants québécois décro­chent parce qu’ils sont débordés et héritent des classes les plus difficiles, selon une récente étude, une situation jugée «préoccupante» par ses auteurs.

Pour mener cette enquête, réalisée auprès de 1252 acteurs du réseau de l’éducation, le directeur du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante, Thierry Karsenti, s’est entouré d’une douzaine de chercheurs qui s’intéressent depuis des années aux conditions de travail des enseignants.

Il s’agit de travaux de recherche indépendants qui ne sont pas reliés aux négociations en cours présentement entre Québec et les syndicats d’enseignants.

L’étude permet d’affirmer que le taux de décrochage des profs qui ont moins de cinq ans d’expérience serait de près de 25 %, indique M. Karsenti.

«C’est trop, parce qu’on paie pour leur formation universitaire, mais aussi parce que ça n’aide pas les élèves. Si les élèves sont trop souvent aux prises avec un nouvel enseignant, ça peut avoir un impact indirect sur leur réussite», affir­me-t-il en entrevue avec Le Journal.

À titre de comparaison, une analyse du ministère de l’Éducation évaluait le taux de décrochage des jeunes enseignants à 17 % en 2003.

Les vacances ne compensent pas

Les jeunes profs interrogés dans le cadre de cette étude affirment avoir tourné le dos à l’enseignement pour «deux raisons principales», indique M. Karsenti.

C’est d’abord un métier qui exige beaucoup plus de temps qu’ils avaient imaginé, puisque la correction et la préparation des cours occupent plusieurs soirées et fins de semaine.

«L’année est tellement difficile que ça ne vaut pas les congés supplémentaires qu’on peut avoir l’été», illustre le professeur de l’Université de Montréal.

Les jeunes enseignants sont aussi confrontés aux classes les plus difficiles, puisque les groupes sont attribués par ancienneté.

Une réalité qui vient à bout de plusieurs. «C’est un problème majeur», affir­­me M. Karsenti.

Ajouter de l’encadrement

Alors que le gouvernement Couillard est en pleine négociation avec ses enseignants, cet expert affirme qu’il faut trouver un «meilleur équilibre» pour favoriser la réussite des élèves, bien conscient toutefois que la remise en question de la règle d’ancienneté équivaut à «ouvrir une boîte de Pandore».

À défaut de s’aventurer dans cette voie, davantage de mentorat pourrait être mis sur pied afin d’épauler les jeunes profs dans leurs premières années en classe, conclut l’équipe de chercheurs.

«C’était l’épuisement total»

Frédérick Côté adorait enseigner. «C’est extraordinaire d’être prof», lance-t-il. Mais les conditions de travail et les élèves difficiles l’ont emporté sur la passion.

Cet ex-enseignant en arts plastiques au secondaire se souvient très bien du moment où il a décidé de décrocher, il y a deux ans. Il venait d’avoir 30 ans et n’en pouvait plus de la précarité. «Quand j’ai mis mon loyer sur la carte de crédit, ç’a été la goutte de trop», dit-il.

Frédérick Côté
Photo Le Journal de Québec, Stevens LeBlanc
Frédérick Côté

Avec ses trois ans d’ancienneté, il avait réussi cette année-là à décrocher «un 36 % de tâche», comme on dit dans le jargon, c’est-à-dire un contrat à temps partiel. Mais les groupes d’élèves étaient exigeants et la préparation de projets à faire en classe lui demandait beaucoup de temps. Il ne voyait pas comment il aurait pu se trouver un autre boulot à temps partiel pour boucler ses fins de mois.

«J’arrivais le soir, j’étais complètement brûlé. C’était l’épuisement total», raconte-t-il.

Élèves les plus difficiles

Comme beaucoup d’autres collègues qui arrivent dans le métier, il avait hérité des groupes les plus difficiles. Il se souvient d’un cours où il a été obligé de sortir les deux tiers de ses élèves de la classe à cause de problèmes de comportement.

«C’est dur de gérer 30 élèves qui peuvent être des bombes à retardement», lance-t-il. Surtout dans un local d’arts plastiques où l’on retrouve des pistolets à colle chaude, des exactos et de l’argile, que les élèves peuvent lancer au plafond. «Il faut marcher à reculons et avoir des yeux tout le tour de la tête.»

De l’école aux assurances

Frédérick travaille aujour­d’hui dans le domaine des assurances. Il est bien rémunéré, a de bonnes conditions de travail.

Mais cet ex-enseignant est bien loin de la passion qui l’animait lorsqu’il enseignait. «J’ai un emploi gris», lance-t-il, amer. «Le goût d’enseigner me reprend toutes les fois que j’en parle.»

Mais Frédérick voit difficilement comment il pourrait revenir en arrière. Comme il n’a plus de lien d’emploi avec sa commission scolaire, il devrait encore une fois repartir à zéro et se contenter de «miettes» pendant encore plusieurs années.

Un sacrifice qu’il n’est pas prêt à refaire.

Ce qu'ils ont dit:

«C’est comme si on confiait les plus graves malades aux médecins qui commencent. Ça n’a pas de sens.»

— Un directeur d’école à propos des classes les plus difficiles données aux jeunes profs

«Avant, les jeunes [enseignants] allaient tous au public, pour des questions de sécurité d’emploi. Là, ils vont au privé à cause de la gestion de classe.»

— Un enseignant d’expérience

«Corriger les copies de 123 élèves, ça demande beaucoup de temps. Je fais ça le s­­oir. Depuis que je suis enseignant, je n’ai plus de vie sociale.»

— Un nouvel enseignant, un an d’expérience

«Plusieurs pensent que l’horaire des enseignants, c’est facile. C’est tout le contraire. Ma première année, je travaillais trois fins de semaine sur quatre. La quatrième, j’étais souvent malade, je devais me reposer.»

— Un nouvel enseignant, deux ans d’expérience

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