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Ma maison abandonnée

Ce n’était pas qu’une maison. Elle représentait pour moi le bonheur, un ­antre pour la créativité

Ma maison abandonnée
illustration, benoit tardif

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Je n’aime pas les objets. Je les casse, je les perds, les oublie, les néglige. Je suis tout le contraire de ce que la société aimerait bien faire de moi: une consommatrice qui accumule les biens matériels et qui dilapide son argent en se créant constamment de nouveaux besoins.

Je n’aime pas les objets. Je les casse, je les perds, les oublie, les néglige. Je suis tout le contraire de ce que la société aimerait bien faire de moi: une consommatrice qui accumule les biens matériels et qui dilapide son argent en se créant constamment de nouveaux besoins.

Loin de moi l’idée de vous casser les oreilles avec mon discours de gauchiste moralisatrice qui dénonce un système qui nous endette! La militante que je suis peut facilement justifier ses comportements d’adulescente.

Je dois faire face à la musique: je n’aime pas les choses parce que j’ai peur de les perdre.

Je ne veux pas accumuler trop de biens et être confrontée à une ­insatisfaction maladive.

Je suis de l’autre côté du pendule, je suis la fille sans dettes, mais qui ne possède rien.

Mes grands-parents ont vendu leur maison, lieu de toutes les rencontres familiales, il y a plusieurs années. J’ai été dépossédée de tous les lieux de mon enfance. En perdant si vite ces repères, ces lieux significatifs et rassurants, j’ai probablement eu le réflexe de me protéger.

«Une maison n’est qu’un lieu, ce qui est important ce sont les gens qui s’y trouvent.»

Je me suis accrochée à ça toute ma vie. Les liens, les expériences, les accomplissements, plutôt que les chars, les maisons, les piscines.

Je me répète ça comme une bohémienne sans port d’attache, qui ne jette jamais l’ancre. Tel le requin, je trouve ma force dans le mouvement.

Mais confrontée à la chose, je me rends compte que c’est un mécanisme de défense.

L’autre jour, je me suis arrêtée à mon chalet des Cantons de l’Est.

Ça n’a jamais été mon chalet. Mais j’avais la clé. Quand personne n’y était, c’était à moi, que je me disais.

C’était mon refuge, mon repaire. C’est dans ces lieux que je me suis si souvent ­retrouvée avec moi-même, avec des gens que j’aime, là où j’ai écrit, créé, retrouvé une paix intérieure.

Ma cabane a été vendue. Elle est vide, abandonnée, inhabitée. La cour est envahie par les mauvaises herbes, c’est délabré... ça n’existe plus.

Et là, le deuil.

Confrontée à la réalité: j’ai perdu mon ­havre de paix.

J’ai peut-être, donc, sous-estimé, le pouvoir des choses. Ce n’était pas qu’une maison. Elle représentait pour moi le bonheur, un ­antre pour la créativité, l’amitié, le bien-être.

«Ce n’est qu’un bien matériel. Je ne suis pas si triste.»

Je me réfugie donc dans le déni pour faire face au deuil.

Quand on n’a rien, on ne peut rien perdre. Mais à quoi bon vivre si on ne donne ­d’importance à rien ?

Je devrais peut-être prendre le risque de bâtir et d’accumuler des choses importantes. Des nids importants. Parce que je pourrais au moins essayer de les protéger.

Certains ont peur des choses, de l’amour, de la mort. Et moi j’ai peur du deuil.

Peut-être qu’en le nommant, je ne laisserai plus la peur gagner.

 

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