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D’où venons-nous?

D’où venons-nous?
Photo d'archives, Thierry Avril

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J’ai vu un film documentaire magnifique hier soir sur mon petit écran: D’où je viens du réalisateur Claude Demers, produit à l’ONF par Colette Loumède. Un film d’une puissance d’évocation dont très peu de films de fiction sont capables.

Tout y est singulier, à commencer par le procédé narratif. Nous entrons dans la tête d’un enfant d’un quartier populaire du Québec dans les années 1960 par le truchement d’une série de personnages d’aujourd’hui. Un enfant écorché, devenu cinéaste, exorcise ses démons en fréquentant du monde ordinaire d’une manière si pleine de poésie qu’on se demande après pourquoi chercher le rêve, le beau, ailleurs que dans le réel?

Le cinéma documentaire

Il y avait longtemps que je n’avais pas senti aussi fort la tradition du cinéma documentaire d’ici. Ce filon artistique spécifique aux artisans et artistes québécois a été mon école comme tant de cinéastes, de Gilles Carle à Philippe Falardeau et de Denys Arcand à Denis Villeneuve. Nous venons tous de ces films tournés dans la foulée de Pour la suite du monde. Même les plus vingtenaires et les plus geeks avec lesquels je travaille entretiennent un lien artistique, professionnel ou affectif avec ce corpus-là.

L’écosystème du film documentaire canadien devient invivable. Il sera bientôt impossible de pratiquer ces métiers autrement que comme un hobby.

Je ne sais pas trop pourquoi, mais ce film m’a mis le feu, m’a rappelé que l’on peut bel et bien constituer le monde avec des œuvres. Le façonner. Le réinventer. Que le cinéma documentaire a cette faculté de nous rendre amoureux de nos semblables, de nos concitoyens, avec leurs différences, leurs extravagances, leurs fragilités. Dans le mandat historique de l’ONF, il y a cette idée de faire comprendre le monde aux Canadiens. Et ce film fait cela. Et puis il nous soude.

Au cours des années 1980-1990, on le sait, les petits bijoux de l’Office se sont faits de plus en plus rares.

La source a commencé à se tarir durant les règnes (néo) libéraux. Puis, nous avons goûté au métal frette du couperet conservateur.

Durant 10 ans, Harper et ses disciples ont affirmé leur dégoût des arts, de la culture (comme de l’environnement et de la science).

L’ONF est exsangue

Aujourd’hui, l’ONF n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été. Radio-Cana­da de même. Le règne des gens de l’Alberta a été lourd.

Plusieurs amis artisans et artistes en témoigneront. Avec le refus de la Cour suprême, en 201,2 de forcer les fournisseurs internet à contribuer à un fonds pour financer la production nationale, l’arrêt de mort de toute une industrie a été annoncé. Les moyens ne permettront plus d’engendrer une cinématographie nationale. Déjà, beaucoup de compagnies ont disparu.

L’état du milieu est critique. Moi qui dirige une boîte qui a accumulé son lot de sélections et de prix au cours des 10 dernières années, de Cannes à Hollywood en passant par Sundance, je le dis tout haut: l’écosystème du film documentaire canadien devient invivable. Il sera bientôt impossible de pratiquer ces métiers autrement que comme un hobby.

À moins que la nouvelle ministre Méla­nie Joly soit une amie de l’ONF, de la télé nationale, des créateurs et des arts en général. À moins qu’elle soit aussi d’avis que le déclin de ces institutions et de ces politiques progressistes qui nous définissent est inacceptable.

À moins qu’elle décide que ce pays continuera d’être la terre du cinéma documentaire.

Tout redeviendrait possible.

 

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