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Un, deux, trois, de nombreux Verboczy

Rhapsodie québécoise, Akos Verboczy
Photo courtoisie Rhapsodie québécoise, Akos Verboczy

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Du temps de mon exil en France, j’avais connu deux jeunes Polonaises qui venaient à Paris durant leurs vacances pour y faire des ménages dans des hôtels parisiens. En toute légalité, elles traversaient le «rideau de fer», le mur de Berlin n’ayant pas encore été abattu, et je me questionnais sur le sens de ces escapades.

Pourquoi ne demeuraient-elles pas à Paris, cette plus belle ville au monde, tant qu’à y être? Jamais, me répondaient-elles. Nous préférons mille fois notre vie à Varsovie, la culture y est gratuite, nous pouvons assister à des concerts dans des parcs avec de grands musiciens, aller au théâtre, à l’opéra, au musée, au cinéma, etc. Alors, pourquoi venir à Paris? C’était uniquement pour amasser quelques ­devises étrangères pour pouvoir s’acheter, à leur retour, une motocyclette. Bref, pour mettre un peu de crémage sur le gâteau. Aucune récrimination contre le gouvernement communiste qui dirigeait alors la patrie de Chopin.

C’est ce que j’ai aimé chez Akos Verboczy, qui raconte avec humour son itinéraire d’immigrant au ­Québec où il est arrivé à l’âge de onze ans, en 1986. Aucune charge contre son pays d’origine, à laquelle on est si souvent habitué, de la part de cette famille hongroise, immigrée au Québec pour mettre un peu de crémage sur le gâteau. La Hongrie était, à l’époque, le plus libéral des pays de l’Europe de l’Est. Son cinéma était à l’avant-garde et on projetait d’ailleurs de bons films hongrois à La Havane du temps de mon exil, dont ceux de Miklos Jancso.

«Nous pouvions compter sur des services de santé et d’éducation ­gratuits et de qualité. Nous allions pour quelques forints au théâtre, au musée et nous avions des passes de saison à l’opéra...» Sa mère n’avait rien d’une dissidente, dit-il, elle voulait simplement changer de routine, surtout lorsqu’elle apprit ce qu’on payait pour une épilation complète des jambes dans les salons de beauté de Montréal. «Sauf pour les réfugiés (et encore), le choix d’émigrer, comme le choix de la destination, est avant tout une opération comptable. [...] Le candidat à ­l’immigration cherche à améliorer sa situation. Point», raconte l’auteur qui n’a surtout pas l’intention d’élever un piédestal à l’immigrant pour en faire un héros ou une victime.

Désireux de s’intégrer le plus rapidement possible, le jeune Verboczy constate le peu de considération qu’on accorde au français parlé d’ici. Sa famille s’est installée à l’ouest, «quelque part autour du métro Snowdon», et les récalcitrants de la loi 101 y font campagne contre le français. Ce n’est pas du vrai français qui est parlé ici, affirment-ils, «mais un patois malpropre, dont les locuteurs sont principalement des assistés sociaux, des incultes et des racistes». La diatribe est dure à ­encaisser pour qui se destine avec enthousiasme à l’apprentissage de notre langue dans des classes ­d’accueil.

Changement de parcours

Au passage, l’auteur en profite pour critiquer avec raison notre système d’enseignement. Au primaire, «la classe baignait dans une ­ambiance de garderie avec nos ti-dessins décorant les murs et le brouhaha continuel». Au secondaire, ce ne sera guère mieux. Pour la majorité des élèves de cette école multiethnique où il n’y avait aucun Québécois «de souche», sauf parmi le personnel de soutien, il s’agit d’un passage obligé «avant de poursuivre leur chemin vers un cégep, une université et une job qui fonctionneraient dans la langue internationale des affaires».

Mais notre homme choisit de poursuivre ses études dans un ­cégep francophone, ce que sa mère, inquiète de ses nouvelles fréquentations, n’approuve pas. C’est au ­cégep de Rosemont qu’il découvrit enfin la culture québécoise. Il ­croisera même le poète-rockeur et professeur Lucien Francœur.

Akos prendra le parti de la souveraineté du Québec, deviendra attaché politique de la ministre péquiste de l’Immigration, admirera la «fougue colorée» de Pierre Falardeau, de même que «sa poésie va-t-en-guerre qui parfois cachait trop bien sa sensibilité et sa profondeur».

Cet ouvrage est un petit bijou et devrait être lu par tous les députés de l’Assemblée nationale et par ces «idiots utiles» dont parle Élisabeth Badinter. Avec son humour et ses ­situations cocasses, il pourrait aussi donner un bon film, tous les ingrédients y sont.