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Une demande d’aide d’urgence refusée

Une femme a tenté d’alerter la police avant le décès de la jeune témoin de Jéhovah

Éloïse Dupuis
Photo Facebook Éloïse Dupuis

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Kim Flageole déplore qu’elle n’ait pas été prise au sérieux quand elle a appelé les policiers quelques heures avant le décès d’Éloïse Dupuis, cette jeune mère Témoin de Jéhovah qui est morte après avoir refusé une transfusion de sang.

Mme Flageole, de Laval, est une bonne amie de Manon Boyer, la tante d’Éloïse. Elle s’est démenée pour aider la jeune mère en danger de mort.

«La police de Laval a ri de moi», raconte-t-elle. Elle a par la suite contacté les policiers de Lévis. Au bout du fil, «la dame était bien peinée, mais elle disait qu’elle ne pouvait rien faire.» La police de Lévis n’a pas fourni d’explications.

«Tout le monde s’en lave les mains!»

Mme Flageole ne comprend pas. «Tout le monde s’en lave les mains! Mais moi, si je vois quelqu’un en train de s’étouffer et que je ne l’aide pas, je peux être accusée!»
Elle a contacté l’avocat Guy Bertrand, qui a critiqué les médecins de ne pas avoir demandé une injonction. «Je veux bien, rétorque Mme Flageole, mais on dirait qu’on ne peut pas!»

Elle se pose de nombreuses questions à savoir si le refus de transfusion d’Éloïse était réellement éclairé.

Réactions à L’Assemblée nationale

À l’Assemblée nationale, la Coalition avenir Québec a aussi fait écho à l’indignation populaire soulevée à la suite de la médiatisation de ce décès.

«Moi, je ne peux pas croire qu'au Québec on laisse mourir une personne à cause de ses croyances religieuses. [...] Il faut voir comment on peut régler ça, là, mais c'est inacceptable, c'est triste, c'est catastrophique. Ça ne représente pas ce qu'on est au Québec», a déploré le chef caquiste François Legault, en point de presse.

Son porte-parole en matière de justice, Simon Jolin-Barrette, est revenu à la charge au Salon bleu en demandant au premier ministre Philippe Couillard ce qu’il aurait fait, en tant que médecin, devant pareille situation.

La réplique a toutefois été donnée par la ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines habitudes de vie, Lucie Charlebois, qui en raison de l’enquête du coroner en cours, s’est fait peu loquace.

«C'est une situation qui est d'une très grande tristesse et, comme l'a dit le premier ministre hier (lundi), c'est épouvantable de voir ce qui s'est déroulé dans cette situation-là, a dit la députée de Soulanges. Mais [...] dans le système de justice dans lequel nous évoluons ici, au Québec, les personnes ont le droit de refuser des soins.»

– Avec la collaboration de Marc-André Gagnon, Bureau parlementaire

Le gouvernement ne doit pas s’en mêler, met en garde un expert

Si on commence à juger si un refus de traitement est bel et bien éclairé ou si les motifs sont valables, on ouvre un gros panier de crabes qu’il vaudrait mieux garder fermer, aussi triste la mort d’Éloïse Dupuis peut-elle être.

C’est l’avis du sociologue des religions Alain Bouchard. «Il faut faire confiance aux personnes. Si on commence à vouloir régler ce problème-là, on se met les pieds dans les plats», explique-t-il.

Éloïse Dupuis
PHOTO D'ARCHIVES, STEVENS LEBLANC

«Je ne voudrais pas qu’on ait à s’immiscer dans la tête des gens pour dire, par exemple, qu’Éloïse Dupuis n’avait pas vraiment le choix. Si on donne le pouvoir à l’État de décider sur ces questions-là, on s’approche de la dictature», poursuit le professeur.

On écorcherait aussi les notions de démocratie, de liberté individuelle, d’exercice de l’autorité et de liberté religieuse.

Si certains déplorent qu’Éloïse ait pu subir l’influence de ses proches Témoins de Jéhovah, M. Bouchard rétorque que c’est tout à fait normal. «Ce n’est pas vrai qu’on prend nos décisions individuellement. L’humain est un animal socialisé, on a notre famille, nos valeurs, et nos décisions sont influencées par le milieu»

Si l’histoire a suscité autant de controverse, c’est, selon lui, parce que la décision d’Éloïse est motivée par la religion. Pourtant, «dans un autre contexte, comme celui de l’aide médicale à mourir, on va respecter [cette même] liberté individuelle».

Dans le domaine médical, que ce soit pour mourir ou pour rester en vie, au nom de Dieu d’Allah ou de Jéhovah, «ce qui est noble pour l’un, ne l’est pas nécessairement pour l’autre», et ce n’est surtout pas à l’État de trancher, dit-il.

Mouvement rigide

Le directeur d’Info-secte, Mike Kropveld, rappelle qu’il s’agit d’un mouvement qui est assez strict.

«C’est un mouvement qui est rigide dans ses normes», informe-t-il. Les dirigeants veillent au respect de la consigne de refuser une transfusion. Certains se seraient même rendus à l’hôpital.

«Quand tout ton monde tourne autour du mouvement», le choix d’accepter ou de refuser une transfusion est déchirant, poursuit M. Kropveld. Un membre sait que s’il transgresse la règle, il risque de subir l’opprobre du groupe, voire d’en être exclus. «Tu te demandes qu’est ce que te coûte de quitter le groupe.» Cela peu signifier perdre sa famille, ses amis, son emploi. Plusieurs ont témoigné de la difficulté d’en sortir.

Refuser un traitement médical

Toute personne peut refuser des soins qui pourraient la maintenir en vie, peu importe le motif, pour autant :

  • Qu’elle soit majeure et apte à consentir, c’est-à-dire qu’elle comprend les conséquences de sa décision;
  • Que sa décision soit libre et éclairée, c’est-à-dire sans menace, pression ou promesse. C’est pour cette raison que le personnel médical discute en privé avec la personne;
  • Les malades ont droit à la confidentialité des traitements;
  • Les obligations des médecins se limitent au consentement du patient;
  • Personne ne peut prendre de recours pour forcer une autre personne à subir un traitement si cette personne est majeure et apte à consentir.

SOURCE : Me Jean-Pierre Ménard, avocat spécialisé en droit de la santé