/investigations/taxes
Navigation

Mégafraude à la Ponzi alléguée

Des centaines de Québécois auraient été victimes d’un stratagème pour leur soutirer 18 M$

Coup d'oeil sur cet article

L’ex-femme d’un Rock Machine, une notaire qui prête à un membre du Gang de l’ouest, un investisseur endetté auprès des motards et un avocat disparu seraient des acteurs d’une vaste fraude à la Ponzi de 18 M$ où toute la lumière n’a pas encore été faite.

Le réseau de fraudeurs allégués aurait fait des centaines de victimes sur la Rive-Sud et en Estrie, selon des documents inédits obtenus par notre Bureau d’enquête.

Deux des principaux accusés dans cette affaire ont entretenu des liens étroits avec des membres du crime organisé.

Ils promettaient des rendements mirobolants sur un prétendu programme secret (en réalité bidon) de revente de reprises de biens saisis par la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Les investisseurs approchés se faisaient dire que s’ils réunissaient assez d’argent tous ensemble, ils pourraient mettre la main à prix bradé sur des lots de faillite valant de l’or.

Roch Machine

Trois ans après leur arrestation, tous les accusés sont toujours en attente de leur procès.

Une des victimes, décrite comme un ami d’un des accusés, aurait aussi eu des dettes avec les Rock Machine de Sherbrooke, selon une accusée.

Un avocat fiscaliste montréalais, une dentiste de Longueuil, un policier enquêteur et un comptable sont au nombre des 246 victimes présumées, selon les documents.

Fraude sophistiquée

La fraude présumée, décrite comme «structurée et complexe», faisait miroiter aux victimes la possibilité d’obtenir des rendements rapides de 100 % à 220 %.

Sur un magot de 18 millions $ soutiré aux victimes, 10 millions $ ont disparu.

En 2013, la police a arrêté France-Josée Dancause, 52 ans, Alain Péloquin, 51 ans, Benoît Sénécal, 60 ans, Sophie Jolicœur, Isabelle Cantin, 39 ans, et Chantal Goulet, 47 ans.

Benoît Sénécal a demandé à changer son plaidoyer de culpabilité au début septembre. Les accusés invoquent maintenant des délais judiciaires trop longs pour demander un arrêt des procédures.

Selon l’enquête de la police, la personne-ressource au sein du gouvernement en qui les victimes avaient placé leur confiance, un certain Jean-Pierre Le Roy, est une pure fiction. Elle n’a jamais existé. Sa signature est fausse.

Portrait d’accusés

France-Josée Dancause

Photo Agence QMI, Joël Lemay
  • Se serait affichée comme responsable du projet auprès d’investisseurs
  • A déclaré à la police avoir été mariée à un Rock Machine
  • Condamnée en 1991 pour une fraude avec de faux permis de conduire. Elle a été pardonnée pour cette affaire, malgré l’opposition de la Couronne

Sophie Jolicœur

Photo Agence QMI, Joël Lemay
  • Ex-notaire radiée en 2011
  • Elle a prêté personnellement 100 000 $ à John McKenzie du Gang de l’ouest, selon une poursuite de 2007
  • Elle a déclaré que Stéphane Darveau, un des investisseurs floués, est un ami d’Alain Péloquin et qu’il a des dettes auprès des Rock Machine
  • Des fonds de 4,9 M$ d’investisseurs ont transité dans ses comptes

Benoît Sénécal

Photo Pierre-Paul Poulin
  • Secrétaire d’une entreprise de portes et fenêtres
  • Aurait sollicité 40 investisseurs

Alain Péloquin

Photo courtoisie
  • Père de 5 enfants
  • Évaluateur en sinistre de profession
  • Aurait sollicité au moins 98 investisseurs

Jean-Marc Lavallée

Photo courtoisie Sûreté du Québec
  • Avocat jusqu’en 2012
  • Recherché par la police depuis novem­bre 2012

Comment fonctionnait la fraude alléguée

  • Des investisseurs sont approchés pour profiter d’un programme secret de rachat de biens saisis par le fédéral. En réalité, ce programme n’existe pas.
  • Des rendements mirobolants auraient été promis sur la revente des biens
  • Le fait que les gens versent l’argent en fiducie (in trust) chez un notaire ou avocat donne confiance
  • Aucun argent n’est jamais réellement investi.
  • Certaines sommes sont remboursées à des investisseurs qui veulent sortir du projet

Des courriels pour gagner la confiance

Le projet, qui devait générer des profits fara­mineux, a été reporté à de multiples reprises sous de nouveaux prétextes dans des courriels envoyés aux investisseurs.

«La fin de l’aventure approche, merci de votre confiance.»

«Nous allons mettre un terme à ces projets dans le positif [...] je vous le jure.»

«La conclusion est imminente, félicitations à tous et merci pour [...] votre confiance tout au long de ce projet. Nous prévoyons une rencontre mutuelle lorsque tout sera terminé, ce sera un gros party.»

«L’entente avec le gouvernement est inchangée, elle est coulée dans le béton.»

«C’est de valeur que la confiance s’effrite, car des membres de notre groupe ont les moyens de nous aider.»

«C’est un projet d’une vie, ça ne passera pas une autre fois.»

«Il est important que l’AMF n’intercepte aucun remboursement, car, contrairement à ce que vous pensez, l’AMF n’est pas là pour vous aider.»

« Je me sens humilié »

Il dit s’être fait voler 300 000 $

Françoys Malo, qui habite sur la Rive-Sud de Montréal, affirme avoir perdu 300 000 $ à cause de la fraude alléguée.
Photo Chantal Poirier
Françoys Malo, qui habite sur la Rive-Sud de Montréal, affirme avoir perdu 300 000 $ à cause de la fraude alléguée.

«Je n’ai pas seulement perdu mon argent. J’ai perdu toute ma dignité, ma fierté», dénonce Françoys Malo, une présumée victime qui a accepté de se confier à notre Bureau d’enquête. Il dit avoir perdu 300 000 $.

M. Malo, un consultant en recrutement de personnel de Varennes, sur la Rive-Sud, pensait bien avoir trouvé une façon de surmonter la crise financière de 2008-2009 qui avait été dure pour ses affaires.

Le Klondike promis lui a plutôt coûté l’essentiel de ses économies pour la retraite. «Ça a joué aussi dans ma séparation avec ma femme», dit-il.

Il dit avoir été présenté à Péloquin par un de ses fournisseurs informatiques. Il confie que c’est le caractère très professionnel des présumés fraudeurs qui l’a berné.

«Tout était très bien organisé. On te faisait sentir comme si tu entrais dans un cercle d’initiés», dit-il.

Avocat et notaire

Le réseau de présumés fraudeurs tirait sa force de son association avec d’authentiques professionnels de la loi, dont une notaire et un avocat.

«À partir du moment où je versais l’argent in trust, j’avais confiance qu’il était en sécurité», confie Françoys Malo.

Il sera difficile d’aller au fond des choses. L’avocat Jean-Marc Lavallée, qui aurait joué un rôle central dans la fraude présumée, est introuvable depuis 2012.

La Sûreté du Québec a publié un avis de recherche en 2013. Sa famille est sans nouvelles de lui. Des sommes colossales ont transité dans son compte en fiducie.

«Soit il a réussi à fuir le pays, soit il s’est fait tuer pour obtenir son silence», dit une source au fait du dossier.