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La part de l'ignorance dans l'idéal démocratique

La part de l'ignorance dans l'idéal démocratique
Photo courtoisie

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L’élection du futur président américain devrait nous rappeler le lien dramatique existant entre le pouvoir et l’ignorance lorsqu'on sait exploiter la pauvreté et la frustration qui en découlent.

Mais qu'est-ce qui, de l'éducation ou de l'ignorance, influence le plus nos démocraties?

En ce début du 21e siècle, il m’apparaît que notre relation avec l’ignorance en est devenue une d’infinie cordialité. Que le cynisme ambiant a déjà concédé à l’impatience des préjugés et à la banalisation de l’intolérance un poids démocratique regrettable. 

Or, si j’évite de critiquer l’ignorance d’un individu, je dénoncerai toujours qu’il y soit confiné, et condamnerai qu’elle fut exploitée à ses dépends. C’est même devenu, comme qui dirait, une vocation.
 
«Mon ignorance vaut autant que vos connaissances...»
 
Isaac Asimov (1920-1992), le célèbre auteur de récits d’anticipation, avait déjà fait remarquer que «l’anti-intellectualisme a été un fil conducteur serpentant à travers notre vie politique et culturelle, nourrie par la fausse idée que la démocratie signifie que “mon ignorance vaut autant que vos connaissances”.»
 
Bref, aussi fondamentale que soit la liberté d’expression, elle ne saurait supporter seule le poids de la démocratie car elle garantit aussi, ne l’oublions pas, les droits inaliénables de se taire ou de dire n’importe quoi. En fait, seule l’éducation – publique, universelle – permet d’améliorer les débats sociétaux, de nuancer les émotions, d’humaniser les réflexions.
 
En digne représentant des Lumières, Condorcet (1743-1794) nous avait ainsi prévenus de l’importance en démocratie d’avoir des citoyens instruits et éclairés :
 
«Une constitution libre qui ne correspondrait pas à l’instruction universelle des citoyens se détruirait d’elle-même et dégénérerait en une de ces formes de gouvernement qui ne peuvent conserver la paix au milieu d’un peuple ignorant et corrompu.»
 
C’est donc par l’éducation qu’un individu – que le peuple – comprendra  vraiment son rapport au pouvoir. Celle-ci l’amènera-t-elle à s’y soumettre, à s’en méfier, à y participer? Tout dépend...
 
Une chose est sûre : cette éducation ne devrait certainement pas avoir moins d’influence que l’argent dans le choix d’un gouvernement.
 
L’ignorance des autres
 
Mais loin des ambitions des Lumières, ou même de la Révolution tranquille, nous constatons aujourd’hui un peu partout les effets de la marchandisation de l’éducation : beaucoup trouvent désormais normal d’offrir un meilleur service à ceux qui peuvent se le permettre, en laissant derrière tous ceux dont les difficultés ralentissent leurs apprentissages. 
 
Nous pouvons ainsi constater, non sans honte, non sans crainte, que notre système d’éducation reproduit les inégalités, alors même que l’on reproche leur ignorance à ceux que l’on a choisi d’ignorer.
 
Sans aucun doute, l’école québécoise du 21e siècle exigera des remises en questions autrement plus importantes, plus larges et plus profondes que celles, décevantes, de la récente consultation sur la réussite éducative. 
 
Considérant la complexité du monde que nous confions à nos élus, nous avons la responsabilité d’essayer de le comprendre et de choisir les meilleurs parmi nous pour en assurer la gouvernance. 
 
Une saine démocratie est donc tributaire d’une éducation égalitaire de laquelle découlera l’esprit critique, l’empathie et la mobilité sociale essentielle à l’accomplissement de chacun et à l’épanouissement collectif. Ainsi doit naître une honnête volonté de participer à la société, et non d’en abuser, ni «d’en bas», ni «d’en haut».
 
Car nous souffrirons tous un jour de l’ignorance des autres. Qu’elle soit inconsciente, assumée, choisie, voire entretenue, elle constituera toujours le terreau fertile dans lequel s’émancipera la démagogie.
 
Et une démocratie digne de ce nom ne peut reposer sur l’ignorance des autres, peu importe ce que vous entendez par «ignorance».