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Cafouillage monstre au fédéral : une paie de 56 $ pour passer Noël

Des employés fédéraux en situation précaire à cause des ratés du système Phénix

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Photo Martin Alarie Cathy Morneau est l’une des milliers de fonctionnaires fédéraux qui ont des difficultés avec leur paie depuis l’arrivée de Phénix.

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Cathy Morneau ne «pensait jamais» en arriver là un jour. À l’approche de Noël, elle surveille sa consommation d’électricité et doit couper dans les cadeaux de ses enfants de 4 et 2 ans. «Je viens de recevoir une paie de 56 $! Que voulez-vous que je fasse avec ça?» rage la mère de famille.

Mme Morneau est l’une des milliers de victimes des cafouillages du système de paie Phénix, mis en place par le gouvernement fédéral en février dernier (voir encadré).

Sans préavis, l’employée de Citoyenneté et Immigration Canada s’est vu retrancher plus de 1300 $ sur sa paie du 14 décembre. «C’est 60 heures de travail d’un coup qu’on m’a enlevées. À court terme, on doit couper dans les cadeaux, c’est clair. Mais si ma prochaine paie est aussi basse, on devra se tourner vers le crédit», lance-t-elle.

«Honnêtement, si je n’étais pas déjà dans le jus avec un emploi à temps plein et deux enfants, je me chercherais un deuxième travail.»

Entente non respectée

Pourtant, Mme Morneau affirme avoir averti à plusieurs reprises le centre de paie fédéral que de l’argent en trop lui avait été versé au cours des derniers mois.

«Nos talons de paie sont illisibles avec le nouveau système. Je ne savais pas combien d’argent je devais exactement. J’étais vraiment stressée à propos de ça et on me disait que mon cas n’était pas prioritaire.»

En novembre, on lui indique qu’elle doit remettre 1200 $ au gouvernement et une entente est conclue: le remboursement sera étalé sur quatre paies afin de ne pas pénaliser la mère de famille pour les erreurs de Phénix.

«Jamais on ne m’a prévenue qu’on m’enlèverait un aussi gros montant d’un seul coup. J’essaie de joindre quelqu’un à Phénix, mais je ne tombe que sur des employés occasionnels qui ne parlent à peu près pas français», dénonce-t-elle.

Cas dramatiques

«Une paie, ça passe encore. On est plus serrés pour Noël et on s’organise. Mais je n’ai aucune idée si ce sera la même chose à la prochaine paie, s’il y aura des erreurs. Je ferai quoi alors?»

Mme Morneau sait que son cas est «loin d’être le plus grave» actuellement, mais elle veut dénoncer la situation pour tous ses collègues qui n’osent pas parler.

«D’autres vivent des situations encore plus dramatiques, mais ne disent rien de peur que cela affecte leur emploi. Un collègue qui est en rechute d’un cancer n’a pas été payé depuis juillet. Des gens perdent leur maison, il y a eu une tentative de suicide...»

«Si ça arrivait dans une entreprise privée, la population serait révoltée. C’est triste, mais je crois que nous avons droit à moins de sympathie parce que nous sommes des fonctionnaires.»

Le fiasco Phénix

2010 Les conservateurs décident de remplacer le système de paie des quelque 300 000 employés de la fonction publique fédérale et de rassembler tous les centres de paie du pays à Miramichi, au Nouveau-Brunswick.

Février 2016 Phénix prend son envol et connaît rapidement des ratés. Au plus fort de la crise l’été dernier, 80 000 fonctionnaires ne recevaient pas leur plein salaire.

Décembre 2016 10 000 employés sont encore en attente d’un règlement et le gouvernement ne sait pas quand la situation sera résolue.

Des économies, vraiment ?

  • Le système Phénix devait permettre des économies de 70 M$ par année, mais le gouvernement a dû débourser environ 50 M$ cette année pour en corriger les ratés.
  • Une évaluation a été demandée au vérificateur général. Le gouvernement dit vouloir attendre les résultats de l’analyse avant de déterminer si les hauts fonctionnaires qui ont supervisé l’implantation de Phénix auront droit à une prime de rendement cette année.

Ils se privent d’argent pour éviter Phénix

Les fonctionnaires fédéraux sont de plus en plus nombreux à se priver de revenus en refusant les promotions ou les heures supplémentaires, de peur que cela n’affecte leur salaire.

«Depuis quelques semaines, on nous rapporte de plus en plus de cas d’employés qui refusent de prendre l’intérim de postes supérieurs ou de faire des heures supplémentaires. Ils sont trop craintifs à l’idée que Phénix «joue» dans leur paie régulière», affirme la porte-parole de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), Monique Déry.

Le syndicat, qui regroupe 128 000 fonctionnaires, croit que le phénomène ne peut que prendre de l’ampleur dans les prochaines semaines si les problèmes du système de paie ne sont pas bientôt réglés.

Il dit non à tout

François Desforges fait partie des fonctionnaires qui disent maintenant «non à tout». De février à septembre dernier, le technicien a accepté de prendre l’intérim d’un poste de superviseur à la base militaire de la Longue-Pointe, à Montréal.

En raison de problèmes avec le système Phénix, il n’a jamais reçu la prime qui venait avec cet intérim.

«On me doit de 2500 $ à 3000 $ depuis des mois. On arrive à 2017 et j’attends toujours. Alors pour moi, c’est fini. Je ne fais que mon travail. Fini le temps supplémentaire ou les intérims. Ça ne sert à rien si on ne me paie pas!» lance-t-il.

«Je prive ma famille de revenus supplémentaires. Ça fait des conflits chez nous, je ne m’en cache pas», confie M. Desforges.

Désespérés

Pour le moment, ces refus n’ont que peu d’impacts sur l’efficacité de la machine gouvernementale, affirme l’AFPC.

«Mais ça montre bien à quel point les employés sont inquiets. Certaines situations sont dramatiques. Il y a des dépressions, des séparations, des gens doivent vendre leur maison, etc.», illustre Mme Déry.

Impossible toutefois de savoir combien de Québécois sont touchés, puisque le gouvernement fédéral ne tient pas de statistiques par province.

Une paie amputée alors que le gouvernement lui doit de l’argent

Bernard Caron se prépare à passer un temps des Fêtes difficile alors que plus de 1000 $ ont été enlevés, sans préavis, sur sa dernière paie.
Photo Martin Alarie
Bernard Caron se prépare à passer un temps des Fêtes difficile alors que plus de 1000 $ ont été enlevés, sans préavis, sur sa dernière paie.

Un fonctionnaire s’est vu amputer 1000 $ sur sa paie juste avant les Fêtes, alors que le gouvernement fédéral lui doit de l’argent depuis des mois.

Bernard Caron s’avoue désespéré: il ne sait pas quand sa situation sera résolue et n’aura que 500 $ en poche pour passer le temps des Fêtes.

«C’est dur sur le mental. Je veux juste qu’on me paie pour le travail que je fais. Je ne suis plus capable de payer le cellulaire de mon fils, comme je le faisais depuis toujours, parce que je manque d’argent. Ça me fait mal au cœur.»

Six paies d’urgence

En mars dernier, l’électricien des Forces armées canadiennes, qui travaille à la garnison de Saint-Jean, pensait pourtant que tous ses problèmes étaient enfin réglés.

Après huit mois en congé de maladie, dont cinq sans salaire à la suite d’un litige avec son assureur, il revenait enfin au travail.

«J’étais serré financièrement, mais soulagé. Je recommençais enfin à avoir une paie régulière. Mais non, c’est là que tout a commencé à dégénérer», raconte l’homme de 54 ans.

Revenu au travail le 21 mars, M. Caron n’a reçu sa première paie régulière qu’en juillet. Entre-temps, il a «survécu» grâce à six avances de paie d’urgence que lui versait son employeur.

Des mois plus tard, sa situation ne s’est pas encore régularisée. Le gouvernement réclame le remboursement complet des avances d’urgence reçues par M. Caron. Il a ainsi amputé sa dernière paie de 1000 $.

«Mais le pire, c’est qu’on me doit encore de l’argent. Je dois rembourser les aides d’urgence, alors que le gouvernement me doit des centaines de dollars pour des erreurs sur ma paie depuis juillet. C’est un fiasco total!»

Un Noël modeste

M. Caron continue de se rendre au travail tous les jours et prie pour que sa situation se régularise en 2017.

«Je n’ai pas vécu une belle année. Ma femme non plus. Ce n’est pas facile de vivre avec moins d’argent. Noël, ça va être tous les deux à la maison, point à la ligne. On n’a pas d’argent pour faire autre chose. Je suis tanné.»

Services publics et Approvisionnement Canada, qui supervise l’implantation de Phénix, n’a pas voulu commenter les cas de M. Caron et de Mme Morneau.