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Pension de retraite de 10 000 $ par mois pour un ancien Hells Angel

Michel « L’Animal » Smith (2e à partir de la gauche), photographié à Sorel, le 5 décembre 2015, à son arrivée au party du 38e anniversaire de fondation du chapitre de Montréal, la toute première section des Hells Angels au pays.
Photo d’archives, MARTIN ALARIE Michel « L’Animal » Smith (2e à partir de la gauche), photographié à Sorel, le 5 décembre 2015, à son arrivée au party du 38e anniversaire de fondation du chapitre de Montréal, la toute première section des Hells Angels au pays.

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ERIC THIBAULT ET FÉLIX SÉGUIN
 
Le Journal de Montréal et le Bureau d’enquête
 

Les Hells Angels viennent d’octroyer une retraite dorée à l'un de leurs plus influents membres québécois, qui touchera une pension de 10 000 $ par mois après 23 ans de loyaux services.

C’est en vertu de cette lucrative entente que Michel «L’Animal» Smith, un pilier du chapitre South, a décidé de se retirer de la bande de motards au cours des derniers mois, selon des informations obtenues par notre Bureau d’enquête.

Michel Smith. Ex-Hells Angel
Photo d’archives
Michel Smith. Ex-Hells Angel

André «Frisé» Sauvageau, un ex-Rock Machine comptant parmi les Hells les plus puissants à Montréal, aurait été chargé de lui verser sa prime mensuelle de départ, à partir des recettes des activités criminelles du club, d’après nos sources.

« Beaucoup d’argent »

«Ça n’a pas fait l’affaire de plusieurs, dans le club, de lui payer un tel montant. Mais ça nous montre que les Hells ont beaucoup, beaucoup d’argent», a mentionné une source au fait de cette affaire.

Celui qui portait auparavant le nom de Michel Lajoie-Smith se retire donc de la bande «avec honneur» – ou en «good standing», dans le jargon des Hells.

Ironie du sort, l’ex-motard de 54 ans avait reçu ses patchs de membre en règle le 5 décembre 1993, le même soir que Sylvain Boulanger, devenu le «délateur de 3 M$» de l’opération SharQc et l’ennemi juré du gang.

Avec la mafia

D’après nos informations, Smith aurait joué un rôle de premier plan sur le marché des stupéfiants, même s’il n’a jamais été condamné relativement au trafic de drogue.

Selon des documents judiciaires dont Le Journal a obtenu copie, Smith était présumément l’un des deux seuls Hells à la table de direction que les motards avaient formée avec la mafia italienne pour contrôler le marché de la cocaïne dans la grande région de Montréal, en 2008.

D’après ces renseignements de la SQ et de la GRC, Smith aurait dirigé les territoires de vente situés à l’ouest du territoire aux côtés de quelques mafiosi, dont le caïd Raynald Desjardins, détenu depuis 2011 pour avoir comploté le meurtre de l’aspirant parrain Salvatore Montagna.

Aucune accusation en matière de stupéfiants n’a cependant été portée contre eux.

Expansion stratégique

Les policiers croient que Smith aurait aussi parrainé le premier chapitre des Hells Angels en Équateur, le printemps dernier. En mars, il a été observé dans la capitale, Quito, lors du party où les Devils Clowns ont officiellement intégré les rangs des Hells.

La fondation d’une section dans ce pays est stratégique puisque l’Équateur est l’un des principaux endroits par où transite la cocaïne produite par sa voisine, la Colombie, avant d’être exportée en Amérique du Nord, selon la CIA.

Smith se serait fait de nombreux contacts en Amérique du Sud, ayant notamment passé trois années en cavale au Panama à la suite de l’opération SharQc en 2009.

Une fois extradé au Québec, «L’Animal», qu’on surnomme aussi «Gros Mike», s’en est bien tiré devant la justice. Après trois ans de détention provisoire, il s’est reconnu coupable de complot de meurtre, le 17 mars 2015. Les accusations de meurtre qui pesaient sur lui ont été abandonnées et Smith a aussitôt pu sortir de prison.

Ils ont l'œil sur leurs retraités

«Tu ne peux pas te retirer des Hells Angels et ne pas garder contact avec eux autres. Parce qu’un moment donné, c’est sûr que tu vas te faire tuer. Sûr et certain.»

C’est du moins l’avis de Dayle Fredette, qui fut membre des Hells du chapitre de Québec pendant 12 ans – et qui a connu «Gros Mike» Smith alors qu’ils étaient tous deux détenus au pénitencier à sécurité maximale de Donnacona – avant de retourner sa veste et de collaborer à l’opération SharQc avec les policiers.

Fredette a déclaré à la Sûreté du Québec (SQ) en 2011 que les membres retraités du gang «en bons termes» devaient néanmoins «tout le temps garder contact avec le club».

« Un divorce »

Plusieurs d’entre eux sont même restés «partners en business» avec les motards, surtout dans le commerce des stupéfiants, et continuaient à verser un pourcentage de leurs recettes à la bande.

L’autre délateur de SharQc, Sylvain Boulanger, a comparé sa retraite des Hells à «un divorce».

«Quand ça marche pas, on quitte ou y en a qui se font aider à quitter. Moi j’ai dû quitter. (sic) [...] Avec une organisation criminelle comme celle-là, il faut s’attendre à tout. On n’est jamais certain de rester vivant. Et je suis allé vous voir pour mieux dormir», a dit Boulanger dans l’une des déclarations qu’il a livrées à la SQ et auxquelles Le Journal a eu accès.

Règles et tatouages

Un retraité en bons termes des Hells doit faire inscrire la date de son départ sous son tatouage à l’effigie du gang.
Photo d’archives
Un retraité en bons termes des Hells doit faire inscrire la date de son départ sous son tatouage à l’effigie du gang.

Les règles du club stipulent qu’un membre retraité en bons termes doit faire inscrire la date de sa retraite en dessous de son tatouage «officiel» des Hells.

Ceux qui sont sortis en «bad standing», selon les termes des motards, doivent obligatoirement faire enlever ou camoufler leurs tatouages à l’effigie des Hells.

Un membre expulsé du club doit faire disparaître ses tatouages l’associant à la bande.
Photo d’archives
Un membre expulsé du club doit faire disparaître ses tatouages l’associant à la bande.

Fredette a cité l’exemple de Jacques «Coco» Dumais, expulsé en 2006 après être devenu membre du chapitre de Québec grâce à l’appui de ses oncles Daniel et Richard Hudon, deux vétérans du club.

«Dumais est tombé en “bad standing” à cause de sa consommation d’alcool et de drogue. Y a fallu qu’il se fasse enlever ses tatouages pis toute. On a parlé de le liquider, mais “Coco” a été chanceux, ses oncles étaient des Hells Angels...», dit Fredette.

Qui est Michel Smith ?

♦ Ex-leader des Death Riders, le défunt club-école des Hells à Laval.

♦ Normand «Billy» Labelle, un vétéran des Hells, le fait graduer comme membre des Hells du chapitre de Montréal, le 5 décembre 1993, selon le délateur Sylvain Boulanger.

♦ Impliqué dans la guerre que les Hells ont menée contre les Rock Machine, il devient l’une des premières grosses prises de l’escouade Carcajou, à l’été 1995.

♦ En 1996, il est condamné à six ans de pénitencier pour avoir comploté un attentat à la bombe dans un bar de Terrebonne et pour avoir plongé un client d’un autre bar, à Montréal, dans un état neurovégétatif en lui donnant une sévère raclée.

♦ En 1998, il devient l’un des premiers motards au pays à se faire confisquer par l’État des biens acquis avec l’argent de la criminalité. Sa maison à Laval, sa Cadillac, sa Harley-Davidson et ses comptes en banque valaient près d’un demi-million de dollars.

♦ Avant d’être vendue aux enchères, sa demeure évaluée à 220 000 $ est rasée par un incendie criminel, le 27 novembre de la même année.

♦ Pendant qu’il était incarcéré, les autorités des libérations conditionnelles l’ont associé à des attaques à coups de barre de fer ou avec de l’eau bouillante aux dépens de codétenus, ainsi qu’à des gestes d’intimidation à l’endroit des agents correctionnels.

♦ Le 10 mars 2012, après trois ans de cavale au Panama, il est capturé dans une villa isolée et transformée en forteresse à Playa Coronado, où il se terrait sous la protection de plusieurs gardes du corps.