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Quand l’agresseur est ton amoureux

Le court métrage-choc Pour vrai dépeint la réalité, souvent occultée, du viol conjugal

Mara Joly
Photo Chantal Poirier Avec son film Pour vrai, Mara Joly espère que la société admettra que le viol conjugal existe.

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La culture du viol existe dans les chambres à coucher du Québec. C’est ce qu’a voulu montrer Mara Joly, cette comédienne et réalisatrice de 30 ans, avec son court métrage coup-de-poing Pour vrai qui circule présentement sur les réseaux sociaux.

Ayant été elle-même victime d’agression sexuelle conjugale pendant des années, son film, dont les images sont très dures à regarder, abolit le mythe de l’agresseur monstrueux rencontré dans une ruelle sombre. «Dans bien des cas, des femmes se font agresser par leur conjoint dans l’intimité de leur chambre, une réalité trop souvent ignorée», explique la réalisatrice. Bien que le sujet demeure tabou, Mara Joly espère que son film éveillera les consciences: «Trop de femmes subissent ces agressions, elles ont le droit de dire non! Il faut briser la loi du silence et ouvrir le débat sur le viol conjugal!»

Dernièrement, vous avez diffusé sur les réseaux sociaux votre court métrage Pour vrai, un film troublant qui porte sur le viol conjugal, un phénomène dont on parle encore trop peu dans notre société?

C’est exact. Le moment était propice avec l’actualité et tout ce qui touche la culture du viol. Je sais que les images sont dures à regarder, mais le viol conjugal existe. Il faut en parler pour que cette violence cesse enfin.

En quoi consiste la scène exactement­­ ?

On y voit un couple normal qui s’aime, mais la fille n’a pas envie d’avoir une relation sexuelle, elle a juste envie de se coller. Et bien qu’elle place la main de son chum sur son sein, elle ne veut pas aller plus loin. Pour lui, c’est le contraire. Il n’interprète pas correc­tement le geste de sa conjointe et il se fera­­ très insistant jusqu’à ce qu’elle le repousse. De son côté, l’homme choisit de se laisser dominer par son désir et par son manque d’écoute et finit par la pénétrer. Pour lui, ça se fait vite. Et comme ça ne dure pas longtemps et qu’il aime sa blonde, à ses yeux, ça n’est pas grave.

Parce que l’homme ignore sa demande, elle est victime d’une agression sexuelle?

Tout à fait. On voit bien dans la scène qu’il continue à la caresser et que bien qu’elle le traite de «gossant », et qu’elle lui dit d’arrêter, il persiste. Cette insistance n’est pas respectueuse. Il finira par assouvir son désir en la pénétrant et en se déchargeant sur elle bien qu’elle n’ait pas consenti. Elle avait pourtant le droit de dire NON et il avait le devoir de respecter ce non. Embrasser­­ ou caresser quelqu’un ne signifie­­ pas que l’on veuille aller plus loin.

D’après vous, cette situation est-elle fréquente ?

Après le visionnement en salle, plusieurs filles sont venues me parler et m’ont dit avoir été tellement touchées par le film, elles avaient peine à parler. Certaines m’ont même dit avoir vécu la même chose. Ça m’a rentré comme une tonne de briques de voir à quel point toutes ces filles se sentaient soulagées d’être comprises et de voir qu’elles n’étaient pas les seules. Même des femmes de 50-60 ans, m’ont dit comme ce film était nécessaire. Qu’on ne parlait­­ pas assez de ces situations, et qu’elles auraient aimé voir un tel film bien avant.

Des hommes vous ont aussi parlé?

Il y a eu cet homme qui m’a avoué avoir eu du plaisir à voir sa femme dire non. Un autre m’a dit qu’il avait déjà agi de la sorte avec sa blonde et qu’elle pleurait alors qu’il la pénétrait. Mais il ne s’en était rendu compte qu’après. Ça l’avait énormément perturbé, il avait alors réalisé qu’il avait manqué d’écoute. Évidemment que j’insiste pour dire que dans mon film, c’est l’homme qui agresse la femme, l’inverse­­ est aussi possible.

Quelles ont été les réactions après l’avoir diffusé sur Facebook?

Des dizaines de femmes m’ont remerciée d’avoir mis des mots et des images sur ce qu’elles ont vécu. J’ai simplement fait ce film, parce que j’avais envie­­ de mourir tellement j’étais étouffée par ma honte et l’anxiété d’avoir vécu une situation semblable. Chose certaine, les réactions que j’ai eues ont été à la fois réconfortantes, mais inquiétantes­­, car je me suis rendu compte que j’étais loin d’être la seule à avoir subi cette violence.

Faut-il un grand courage de la part des femmes pour vous révéler ce qu’elles ont vécu?

Tout à fait. C’est très difficile de vivre ces situations d’abus et surtout de l’admettre­­. C’est préoccupant qu’il y en ait autant, mais c’est en même temps encourageant de voir ces femmes qui se libèrent. Tout ce que je souhaite est qu’elles s’en sortent et soient de véritables survivantes. Il faut qu’elles puissent dire non sans ressentir de culpabilité et que l’on respecte leur volonté. On a le droit de dire non, ou de dire : ça ne me tente plus, sans avoir à se justifier. Et tant pis si l’autre se met à insister ou à bouder, c’est son problème!

Ce film est-il inspiré de votre histoire­­ personnelle?

Un jour alors que je racontais à un ami ce que je vivais, il m’a fait réaliser que j’étais victime de viol conjugal et d’agressions sexuelles depuis des années­­. Quand j’en ai lu la définition, je me suis effondrée, mais ça m’a extirpée du déni dans lequel j’étais. J’ai ensuite­­ lu plusieurs témoignages de femmes victimes de ces abus.

Pouvez-vous nous dire ce qui n’allait­­ pas?

Nous étions très amoureux, mais petit à petit, une dynamique sournoise et subtile s’est établie. Il commençait par des touchers dont je n’avais pas envie, mais que je finissais par tolérer pour ne pas avoir à lui dire «arrête» à répétition. Puis il insistait pour avoir des relations sexuelles même si ça ne me tentait pas. Mais c’est quand il a arrêté de consommer de la pornographie que tout a dégénéré. Ça arrivait par phases, quand il était très tendu et stressé. Et sexuellement, il devenait trop intense et ne m’écoutait plus. Parfois­­, je pouvais rentrer chez moi et il pouvait me sauter dessus sans même me dire bonjour. Au point où je me sentais­­ souvent comme un trou dans le mur. Je lui disais que j’aimais pas ça et il s’excusait de me désirer autant.

Et les choses ont empiré?

Oui, ça a commencé par des touchers, même si je lui disais à répétition d’arrêter­­, des sodomies forcées, jusqu’à­ ce qu’il me pénètre dans mon sommeil. Même quand je lui disais avant de dormir que je voulais pas, il attendait que je dorme. Réveillée, je lui disais d’arrêter plusieurs fois et il répondait­­: «rendors-toi, ça sera pas long» ou «chut, t’es tellement belle» mais contrairement à la fille dans le film, je n’étais pas capable de crier ou de le repousser.

Pourquoi?

Je gelais et je pleurais parce que je ne pouvais pas accepter que l’homme que j’aimais et qui disait m’aimer soit un violeur et moi une victime. Chaque «non», chaque «pour vrai, arrête» ou «j’aime pas ça» de ma part rendaient le tout plus douloureux, car il s’en foutait­­. J’aurais aimé avoir le courage de lui crier mes «non», puisque c’était un viol, mais je n’étais pas capable. Ça me faisait trop mal de me dire que l’homme que j’aimais et qui était en moi me violait. Je l’ai finalement laissé, et j’ai dû faire beaucoup de travail­­ sur moi-même pour comprendre pourquoi je l’avais laissé faire tout ce temps.

Pourquoi les femmes tolèrent-elles cette violence?

La violence dans les relations interpersonnelles s’inscrit dans une dynamique de manipulation. Généralement, l’agresseur manipulera l’autre de façon à ce qu’elle perde toute confiance en elle, jusqu’à ce qu’elle pense qu’elle ne mérite­­ pas mieux. Malheureu­sement, beaucoup croient encore qu’en couple, le consentement sexuel est implicite­­, et que le viol conjugal n’existe pas. Mais au contraire, il est important dans tout contexte de constamment renouveler le consentement sexuel et de savoir qu’il peut être retiré à tout moment.

Croyez-vous que cette violence soit banalisée?

Oui, et la culture du viol en est une preuve directe. Non pas que notre société­­ approuve la violence sexuelle, mais la façon dont on traite ces abus et les femmes en général est symptomatique de cette banalisation. On remet en questions les victimes, et seulement un infime pourcentage des agresseurs sont condamnés. Il est alors très difficile de dénoncer, car le soutien est minime.

Pourquoi s’agit-il encore d’un sujet tabou?

À cause de la façon dont on traite les victimes­­, la honte qu’elles vivent les pousse souvent à se refermer sur elles-mêmes et à ne pas dénoncer. Tant et aussi longtemps que la victime sera accusée d’être fautive et que l’agresseur sera protégé­­ par notre système de justice et par notre société, le tabou perdurera. Dans un contexte conjugal, c’est encore pire! Les gens ne veulent pas voir leur conjoint(e) comme un violeur ou un agresseur. De plus, il est extrêmement difficile­­ de s’avouer victime d’une personne­­ qu’on aime­­. Le mythe qui veut que tout agresseur soit un monstre que l’on rencontre dans une ruelle sombre, qu’on peut identifier facilement et qui est sans aucun doute une mauvaise personne, ne fait que renforcer ce tabou du viol. Il est temps de revoir­­ notre vision de ce stéréotype­­ de l’agresseur sexuel, car il est très loin de la réalité.

Que dire à toutes ces femmes qui vivent présentement une telle situation­­?

C’est ton corps, c’est ton intégrité, et nous devons nous unir pour combattre à tes côtés­­. Si tu subis des violences sexuelles ou si tu en as vécu dans le passé (ou si tu connais ton agresseur), et que tu te sens la force d’entreprendre des démarches, sache que tu peux faire une déposition à la police, sans porter plainte au criminel. La déposition pourra être utilisée contre lui, avec ton consentement, si une autre femme décide de porter plainte contre lui.

Quel est le message que vous voulez transmettre avec votre court métrage Pour vrai?

Les femmes se doivent d’être claires et les hommes ont l’obligation de respecter la volonté de leur blonde. Je souhaite que ce film éveille les consciences, et que la société­­ admette que le viol conjugal existe. Il faut s’en parler, éduquer toutes les couches de la société. Le consen­tement doit être perçu comme quelque chose de beau et de nécessaire: que le conjoint demande à sa partenaire si elle aime ce qu’il lui fait. Il faut rechercher la communication à travers l’acte érotique. Une habitude que l’on doit prendre pour harmoniser les relations entre hommes et femmes.

Statistiques

  • Plus de la moitié (53 %) des victimes sont âgées de moins de 18 ans
  • 29 % des femmes victimes d’agressions sexuelles dans un contexte conjugal ont été agressées par leur conjoint
  • 87 % des victimes d’agression sexuelle sont des femmes
  • Près de 8 victimes sur 10 (80 %) connaissent leur agresseur

Sources : Ministère de la Sécurité publique.