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Plus de détenus se suicident au Québec que partout au pays

Ottawa veut comprendre pourquoi ses prisonniers se suicident plus au Québec

Michel Brisson a tenté deux fois de mettre fin à ses jours pendant la trentaine d’années qu’il a passée en prison.
photo SARAH-MAUDE LEFEBVRE Michel Brisson a tenté deux fois de mettre fin à ses jours pendant la trentaine d’années qu’il a passée en prison.

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Les détenus des pénitenciers du Québec sont plus nombreux à mettre fin à leurs jours que partout ailleurs au pays. Ils sont aussi davantage placés en isolement que les autres prisonniers canadiens, a appris notre Bureau d’enquête.

Le Bureau de l’enquêteur correctionnel, chargé par Ottawa d’assurer une surveillance «indépendante» des services correctionnels fédéraux, s’en inquiète et promet d’investiguer.

De 2005 à 2015, 191 détenus ont tenté de se suicider ou ont carrément mis fin à leurs jours dans les prisons fédérales situées au Québec, le nombre le plus élevé au pays.

Durant la même période, on recense aussi plus de 27 000 placements en isolement préventif, comparativement à 19 477 dans les pénitenciers ontariens, où la population carcérale est pourtant plus nombreuse.

«Nous prenons ce problème très au sérieux. Je suis inquiet de voir qu’il y a des différences régionales aussi importantes quant aux suicides à travers le pays. Il faut voir ce qui peut expliquer ça», a indiqué l’enquêteur correctionnel Howard Sapers, qui compte comparer les données par province pour voir s’il existe une «tendance» particulière au Québec.

Un lien direct

Dans un rapport publié en 2014, ce dernier avait établi un lien direct entre l’isolement et le suicide. Sur 30 cas étudiés entre 2011 et 2014, 14 se sont produits dans une cellule d’isolement où les détenus sont pourtant «surveillés et supervisés de près», écrivait-il.

«Plusieurs études ont montré les liens entre les taux de suicide et l’isolement en prison. C’est évident qu’il y a lieu de s’inquiéter. Des questions se posent», affirme le criminologue et chargé de cours à l’Université Laval Jean-Claude Berheim.

«Est-ce qu’on respecte les mêmes règles en matière d’isolement au Québec que dans le reste du pays? Les Québécois ne sont pas des détenus plus difficiles qu’ailleurs. C’est incompréhensible, tant au niveau des isolements que des suicides», poursuit-il.

«Pourquoi y a-t-il plus d’isolements au Québec? Ce n’est pas logique. Il y a quelque chose de dérangeant là-dedans. Les conditions de détention ne sont pas censées être différentes d’une province à l’autre», souligne aussi David Henry, de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec

Les agents correctionnels se défendent

Le Syndicat des agents correctionnels du Canada jure que les détenus québécois ne sont pas traités différemment et s’explique mal pourquoi les suicides et les mises en isolements sont plus élevés dans la Belle Province

«Les chiffres sont surprenants. Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Ce n’est pas un manque de formation. Les directives sont claires. Je ne comprends pas», lance Frédérick Lebeau, président pour le Québec du Syndicat des agents correctionnels.

Ce dernier affirme observer tout de même une «hausse de la détresse» dans les pénitenciers.

«Nous observons aussi une hausse des chocs post-traumatiques chez nos membres. Un de nos agents de Montréal a “décroché” quatre détenus au cours de sa carrière. Ça laisse des traces.»

Selon lui, la présence de deux établissements à sécurité maximale au Québec pourrait expliquer en partie le nombre important de tentatives de suicides et d’isolements préventifs.

Inquiétant

De son côté, le Service correctionnel du Canada (SCC) assure aussi que les détenus sont traités de la même manière d’un bout à l’autre du pays. Mais il n’arrive pas à expliquer pourquoi le Québec se démarque tristement en matière de suicides.

«Des recherches sont en cours pour examiner plus à fond les variations régionales concernant les décès en établissement, y compris les suicides», a commenté le SCC par courriel.

«Le placement en isolement est fondé sur le comportement humain et le risque, et, par conséquent, il n’est pas utilisé uniformément à tous les niveaux de sécurité. [...] Tous les établissements respectent la loi et les politiques relatives à l’isolement préventif», explique le SCC.

L’isolement l’a poussé au suicide

Après cinq jours passés en isolement «dans une cage sans fenêtres», Michel Brisson avait pris la décision d’en finir: «Je n’en pouvais plus. Je me suis pendu.»

La voix de l’ex-détenu s’affaiblit lorsqu’il raconte ce terrible événement, survenu au début des années 1980 dans la prison de la rue Parthenais, à Montréal, et auquel il a survécu après une hospitalisation.

C’était la deuxième fois que l’homme à la longue feuille de route judiciaire tentait de mettre fin à ses jours. En 1976, il s’était gravement automutilé au pénitencier Leclerc.

Fusillade avec des policiers, évasion, vols à main armée, liberté illégale, prise d’otage: Michel Brisson a accumulé les délits tout au long de sa vie. Au total, il aura passé plus de 25 ans en prison.

Pas capable de passer à travers

Aujourd’hui, à 59 ans, libre et atteint du cancer, l’ex-détenu critique les mises en isolement qui peuvent amener les prisonniers à commettre le «pire», selon lui.

«On m’a envoyé souvent en isolement. C’est arrivé parce que j’avais été agressif verbalement avec un gardien. Mais c’est arrivé aussi qu’on m’isole pour des raisons “d’enquête administrative”, sans qu’on m’explique pourquoi. C’était angoissant», raconte M. Brisson.

Ce dernier a été emprisonné dans plusieurs établissements de détention au cours de sa vie. Pour lui, le pénitencier Archambault a été le plus difficile en matière de détention préventive.

«J’étais dans une pièce sans fenêtres. Tu finis par mélanger le jour et la nuit. Je ne pouvais pas sortir du trou, me mêler aux autres. C’était terrible», raconte-t-il.

Peur de parler

Selon Michel Brisson, l’isolement préventif représente un cercle vicieux dans la prévention du suicide en établissement carcéral.

«Ceux qui ont des idées suicidaires n’osent pas en parler, de peur qu’on les mette au trou, en sous-vêtements, pour les empêcher de passer à l’acte. L’isolement n’est pas la bonne solution», dit-il.

«Les détenus ont changé dans les dernières années. On voit beaucoup de cas de problèmes de santé mentale qui sont mal évalués et qui se retrouvent en population générale. Et ensuite, les pénitenciers ont la détente facile pour l’isolement. Mais est-ce vraiment la solution?»

Suicides et tentatives de suicide dans les pénitenciers fédéraux

2005 à 2015

  • Colombie-Britannique 140
  • Saskatchewan 106
  • Québec 191
  • Nouveau-Brunswick 67
  • Nouvelle-Écosse 28
  • Ontario 180
  • Manitoba 27
  • Alberta 126

Isolement dans les pénitenciers fédéraux par région

2004-2005 à 2015-2016

  • Québec 27 013
  • Prairies 22 647
  • Ontario 19 477
  • Pacifique 12 239
  • Atlantique 10 968
Le « trou »
 
Isolement préventif : la sépa­ration d’un détenu pour l’empêcher d’avoir des rapports avec d’autres détenus, autrement que pour une raison disciplinaire. Cela représente plus de 98 % du nombre total d’isolements dans les pénitenciers.
  • Les détenus en isolement passent 23 heures par jour seuls dans leur cellule.
  • Une douche autorisée tous les deux jours.
  • Accès limité au téléphone et aux programmes.
  • Repas pris seul en cellule.
  • Une heure d’exercice à l’extérieur permise par jour.
  • Contacts limités avec le personnel correctionnel via une ouverture dans la porte de la cellule.