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Pourquoi faire l’économie d’un réel débat sur le nouveau cours d’éducation financière ?

Enfant argent monnaie économie
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« Je ne pense pas que je vais trouver le scénario qui va plaire à tout le monde pour la rentrée 2017. Il y a les tenants du “on ne fera rien parce qu’il faut y réfléchir encore longtemps”, mais ces cours-là n’auraient jamais dû cesser, ils vont reprendre, et on va trouver la meilleure formule pour les inclure dans le régime pédagogique. » - Sébastien Proulx, ministre de l’Éducation

L’implacable décision est tombée : le peuple doit savoir administrer ses cennes et il ne faudrait surtout pas lui offrir l'opportunité de réfléchir aux choix de l’État.

Dans son texte Halte au rapiéçage, place au débat, mon collègue Mathieu Bernière nous offrait une excellente réflexion quant à ce délire électoraliste. À mon tour, j’ai décidé d’explorer les coûts et les bénéfices de cette lubie ministérielle.

J’ai donc profité de mes vacances de Noël pour lire le programme du futur cours d’éducation financière. Quel merveilleux moment que celui du temps des fêtes, cette période féerique de surconsommation, afin de parfaire ma culture.

Essentiellement, ce cours est axé sur le développement d’une compétence : prendre position sur un enjeu financier. De l’aveu même du ministère, ce        « programme est centré sur les besoins des élèves de 5e secondaire relatifs à la gestion de leurs finances personnelles. »

Est-ce dire que les nouveaux adultes sont significativement handicapés quant à la gestion de leurs finances personnelles ? Est-ce qu’il y a réellement une différence statistique notable entre les élèves ayant fréquenté l’école avant 2009 et ceux qui ont vécu le drame de la disparition du cours d’économie ?

Je l’ignore. Néanmoins, il semble que le ministre possède des chiffres auxquels je n’ai pas accès. Peu importe, le ministre Proulx nous explique bien son intention pédagogique :

Le cours « permettra [aux élèves] d’exercer leur jugement et de développer leur capacité à prendre position sur des enjeux financiers, comme l’endettement et l’épargne, de façon à ce qu’ils puissent adopter des comportements responsables qui leur seront bénéfiques dans tous les aspects de leur vie. »

De ce fait, j’imagine que l’enseignement s’adaptera en fonction du milieu socioéconomique dans lequel l’école se trouve. Chacun se responsabilisera en fonction de sa classe sociale. Des cours à petits budgets pour les jeunes de Montréal-Nord et des cours « sky’s the limit » pour les élèves de Westmount.

Toute cette histoire illustre bien la confrontation entre la vision utilitariste et celle dite libérale (dans le sens noble du terme) de l’école. Il s’agit ici de former des consommateurs avertis et non pas des citoyens éclairés.

Il me semble qu’il existe des solutions beaucoup plus simples afin d’éduquer nos futurs consommateurs.

Par exemple, nous pourrions leur offrir la chance de regarder un brin de télé publique dans l’espoir de leur faire découvrir l’utilité des taxes et des impôts. Pourquoi ne pas écouter les 658 épisodes de l’émission La facture à Radio-Canada ? En guise de complément, je vous suggère aussi les 72 épisodes de Ça vaut le coût à Télé-Québec.

Je sais. Je divague. Ce n’est pas à la télé d’éduquer nos enfants. C’est à l’école d'outiller les clients.

Vous savez quoi ? Jeune adulte, nous constatons l’immensité de nos besoins. Toutefois, il est fort difficile de respecter les limites de nos capacités financières. Pourquoi ?

 « La société de consommation, inventée pour permettre aux grands patrons et à leurs actionnaires de faire le plus d’argent possible en vendant toujours plus de produits et de services, opère à la façon d’un vaste filet qui emprisonne nos vies et nos esprits. La servitude de la consommation entraîne la servitude du travail et celle de l’esprit. Appelons ça le système : capitaliste, néolibéral, productiviste, consumériste. » (Bouchard, Survivre à l’offensive des riches)

Cette amputation du cours de monde contemporain au profit du cours d'éducation financière m'a également rappelé un entretien de Noam Chomsky avec un journaliste.

Lorsqu’on lui a demandé s’il croyait que l’enjeu de l’aide aux entreprises puisse susciter assez d’indignation pour inciter la population à participer au débat politique, Chomsky a répondu : « ... je crois qu’il vaut mieux que les gens réfléchissent aux enjeux et se fassent une idée plus juste de la réalité. Cela pourra les inciter à s’impliquer. » 

Bref, de par sa nature, ce fameux cours d’éducation financière bénéficiera aux élèves dans une perspective très étroite du rôle de l’école. 

Par contre, il ne permettra jamais aux élèves, futurs citoyens, de comprendre les causes et les conséquences de cette société de consommation. Il ne permettra pas non plus d’acquérir cette culture indispensable ayant comme but ultime la participation à la vie démocratique.

Et c’est fort bien ainsi... Il n’y a donc aucun danger d’implication possible de la part des « éduqués financièrement » afin de remettre en question notre structure économique.

Grands requins au sommet de la chaîne alimentaire, vous pouvez encore dormir sur vos deux oreilles.