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Un gros merci

Un gros merci

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D’abord une chose : l’annonce de ma retraite coïncide peut-être avec celle de Françoise David mais la mienne n’est pas effective immédiatement.

Je ne suis pas du tout motivé par l’éventualité d’un burn-out, contrairement à elle.

Mon modèle serait davantage François Gendron qui, à 72 ans, finira assurément son mandat de député... d’Abitibi-Ouest!

C’est Jean Lapierre, que Dieu ait son âme, qui conseillait à tous de prendre sa retraite le plus vite possible quand la soixantaine est passée.

Parce qu’à 70 ans, tout ce qu’on imagine se met à craquer et, pour se dégourdir les genoux et les yeux, il ne reste souvent plus que les forfaits croisière/marchette et reflets bleutés.

Alors, j’ai fait comme dans le bus : j’ai tiré sur la corde pour débarquer. À la surprise générale.

Un beau voyage

Je quitterai donc bientôt un métier difficile, qui change mais qui reste, selon moi, un des plus beaux au monde.

Ça n’a pas été une décision facile parce que ce métier, je l’ai aimé de tout mon cœur. Et l’aimerai toujours.

C’est tout ce que j’ai toujours voulu faire. Écrire, écrire dans un journal. Qui est une façon comme une autre de traverser le temps, de vaincre l’absurdité de la vie, avec son début et sa fin, inexorable. Vivre dans le monde à travers les nouvelles.

J’ai interviewé Miss Holstein, laiteuse, naïve, inoubliable :

-      Allez vous suivre ma carrière?

-      Oui, bien sûr...

Et Roch Lasalle, majestueux et minuscule, dans une cabane à sucre. Les conservateurs servaient des oreilles de criss et le Dry martini avec une cerise...

J’ai vu Jean Chrétien dans une grange, s’écriant :

-      Je suis heureux d’être ici, au Manitoba...

Et tout le monde s’est mis à rire parce qu’on était au Madawaska...

J’ai vu Lucien Bouchard dire que le Québec ne sera jamais un «Cuba du nord».

J’ai entendu Bernard Landry dire : «Non aux Expos, Oui aux chevaux».

J’ai rien compris de ce que disait Louise Harel de l’aide sociale. Rien non plus quand Henri-François Gautrin expliquait le calcul de l’espérance de vie.

J’ai vu Lady Di, la pauvre princesse, perdue à Ottawa, rougir à la question : «Il est où, votre Prince?»

Brian Mulroney était un grand homme. Bourassa et Parizeau aussi.

Kim Campbell était une brebis qui ne voulait pas «promettre des pommes de route».

Pauline Marois était d’une politesse infaillible, l’amabilité incarnée mais étrangement lointaine.

***

J’ai vu des péquistes cracher, des libéraux vociférer. Des manifestants confus de rage.

J’ai vu Mario Dumont et Jean Charest disparaître.

J'ai vu Gilles Duceppe, un gentleman, tirer sa révérence. 

J'ai parlé du Québec avec Stephen Harper.

J’ai vu apparaître Manon Massé, il y a dix ans, au cégep du Vieux-Montréal.

-      Çé moué, la candidate...

-      Euh, oui, eh bien...

J’ai vu des pauvres manger de la margarine à la cuillère, un vieux mort sur une chaise, un chat couché sur une femme assassinée et je n’oublierai jamais cette visite impromptue au Salon du Corset.

J'ai vu le Québec de long en large, de haut en bas. Le Canada aussi. North Battleford. Corner Brook. Fort Williams.

J'ai vu Lysiane Gagnon manger du homard à Halifax. J'ai vu Michel Vastel chanter à Vanier. Et j'ai appris l'humilité.

J'ai vu des Franco-Manitobains parler français tout bas pour ne pas qu'on les entende...

J’ai entendu mille mensonges. Retenu deux ou trois vérités.

***

On est journaliste comme on est prof ou médecin.

Une vocation, ni plus ni moins.

Autrement, tu comptes les heures. Et tu finis par t’emmerder.

Les plus grands ne meurent d'ailleurs pas, ils disparaîssent... Comme les vieux soldats.

À huit ou dix ans, le nez dans les journaux de mon père, je voulais y lire mon nom un jour...

C'est fait. J'ai le coeur en paix.

J’en reparlerai en temps et lieu, de ce métier formidable. De cette confrérie unique.

Pour le moment, je vous dis merci. Un gros merci.

Tous vos témoignages me sont allés droit au cœur.

Même ceux des pisse-vinaigre grâce auxquels on finit par apprendre la compassion et atteindre la sérénité.