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Des spécialistes font le va-et-vient entre les deux systèmes

Ces désaffiliations temporaires de la RAMQ leur permettent de continuer à facturer des frais aux patients

Ophtalmologiste à Baie-Comeau, le Dr Danny Dreige s’est désaffilié neuf fois en 2016, pour opérer des patients au privé, à Québec. Il déplore les délais administratifs imposés par la RAMQ qui limite ses activités au privé.
Photo d’archives Ophtalmologiste à Baie-Comeau, le Dr Danny Dreige s’est désaffilié neuf fois en 2016, pour opérer des patients au privé, à Québec. Il déplore les délais administratifs imposés par la RAMQ qui limite ses activités au privé.

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Des médecins spécialistes quittent le régime public temporairement pour pouvoir continuer à facturer certains frais à des patients au privé, a appris Le Journal.

Depuis janvier dernier, des radiologistes de la clinique Écho-Médic, à Laval, se désaffilient du régime public en rotation (voir autre texte ci-dessous), et peuvent ainsi facturer 260 $ aux patients à la clinique privée.

Légale, cette technique leur permet entre autres de contourner la réforme du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, qui les empêche désormais de facturer les échographies. Selon plusieurs, ce stratagème peut ouvrir la porte à des excès.

«Il y a des patients qui ne veulent pas payer, et qui vont à l’hôpital. Mais il y a des gens qui veulent payer et ne pas attendre», témoigne un médecin radiologiste d’Écho-Médic sous le couvert de l’anonymat.

«On ne fait rien d’illégal», se défend-il.

Depuis le 29 décembre dernier, l’échographie est couverte par la RAMQ, ce qui empêche les radiologistes de facturer des frais aux patients. Des spécialistes d’Écho-Médic se désaffilient donc tour à tour pour aller faire quelques jours au privé. Et durant ce temps? «Les autres travaillent à l’hôpital, explique le médecin. Mais c’est très compliqué de se désaffilier à tour de rôle.»

Lors d’un appel du Journal chez Écho-Médic, la secrétaire a affirmé qu’il n’y avait qu’un seul médecin, et qu’il ne faisait que du privé. Elle ne pouvait pas définir l’attente pour un rendez-vous.

Pas aussi payant

Pour notre médecin, la gratuité des échographies s’est faite trop rapidement.

«On a travaillé des semaines sans savoir combien on allait être payés! rage-t-il. Ne connaissant pas le tarif, on a travaillé au privé.»

Hier, le ministère de la Santé a refusé de dévoiler le montant payé aux radiologistes, dont l’entente a été récemment conclue.

«On ne fera jamais le même chiffre d’affaires comme avant. Impossible, jure le docteur. Avec le montant payé versus les coûts à la clinique, je devrai voir 50 % plus de patients pour le même montant qu’à l’hôpital.»

À Montréal, quatre spécialistes de l’Institut de physiatrie du Québec ont quitté la RAMQ temporairement en 2016. La direction de l’établissement n’a pas rappelé Le Journal.

Par ailleurs, six urologues de la clinique Urolaval ont aussi quitté la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ), depuis avril 2016. Jusqu’en décembre dernier, au moins un médecin chaque mois était désaffilié durant un certain temps.

Le Journal a tenté d’obtenir des explications, mais la direction d’Urolaval a refusé tout commentaire.

Frais accessoires

Selon nos sources, ces urologues ont commencé à se désaffilier en 2016, en vue de l’abolition des frais accessoires, en janvier dernier.

«Je trouve ça très malaisant, ça contourne la règle, dit une source. Mais je crois que de plus en plus de médecins vont le faire.»

«C’est ça qu’ils font les physiatres, les urologues, confirme le radiologiste. Ils ne savent pas encore comment s’organiser, ils n’ont pas eu le temps de faire les calculs à savoir: est-ce que je suis perdant à la fin de la journée?»

Quant à Écho-Médic, la décision finale n’est pas encore prise.

«On va probablement aller à la RAMQ, mais on ne sait pas encore. Il faut établir les tarifs, calculer les frais», conclut le radiologiste.

Il a quitté et réintégré le public 9 fois l’an dernier

Un ophtalmologiste de la Côte-Nord qui a quitté le public à neuf reprises en 2016 déplore d’être «pris en otage» dans un système qui l’empêche de travailler à sa guise dans les deux réseaux.

«J’essaie de travailler le maximum que je peux (au privé) tout en gardant mon travail au public», souligne le Dr Danny Dreige, ophtalmologiste à l’hôpital de Baie-Comeau et à l’Institut privé de chirurgie, à Québec.

«Pourquoi les deux systèmes doivent être en compétition et en contradiction? C’est uniquement une décision politique, il n’y a aucune logique en arrière de ça», dit-il.

Le Dr Dreige se désaffilie de la RAMQ plusieurs fois par année depuis mars 2014. En raison des délais administratifs à respecter, il ne peut pas travailler au privé plus de neuf ou 10 semaines par an. Or, il ne mâche pas ses mots à l’égard de la bureaucratie de la RAMQ.

« Très limitatif »

«C’est beaucoup de gymnastique, c’est très limitatif. C’est une décision administrative et politique au-dessus de nous, pense-t-il. (...) On est pris en otage dans ce système-là.»

«Ça limite beaucoup les possibilités des médecins de le faire. Il faut organiser tout notre calendrier en fonction de ces règles-là», ajoute-t-il.

Pas plus payant

Annuellement, ce spécialiste opère 1200 patients au public, et entre 300 et 400 au privé. À Québec, les patients opérés pour une cataracte paient entre 2800 $ et 5000 $ par œil, selon les lentilles.

Le Dr Dreige assure que le privé ne lui rapporte pas plus, mais lui donne accès à des technologies plus avancées.

«Le privé n’est pas plus payant, c’est une conception complètement fausse», jure-t-il.

«J’ai uniquement les choses de base, ici à Baie-Comeau, et je ne peux même pas rêver d’avoir quoi que ce soit, dit le spécialiste. Au lieu de voir le train de la haute technologie passer (...) j’ai décidé de sacrifier mes revenus pour pouvoir être à la fine pointe.»

Par ailleurs, le Dr Dreige déplore l’organisation hospitalière qui l’empêche d’opérer plus de patients.

«Ils limitent tout, ils ne pensent qu’au budget et nous limitent pour des niaiseries, dit-il. C’est d’une absurdité totale.»

Deux fois plus de désaffiliés en 2016

Dix-neuf médecins spécialistes se sont désaffiliés temporairement du réseau public de la Santé pour aller travailler au privé en 2016, soit deux fois plus que l’an dernier, a compilé Le Journal.

«Ça n’a aucun bon sens. Sois t’es in ou t’es out, déplore Bryn Williams-Jones, directeur des programmes de bioéthique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. On ne peut pas avoir les deux. C’est causé par des failles du système qui ne devraient pas permettre ça.»

Deux fois plus

Selon des données de la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ) compilées par Le Journal, deux fois plus de médecins spécialistes ont momentanément quitté le public au profit du privé, en 2016 (19 au lieu de neuf).

Plusieurs docteurs ont fait cette opération à quelques reprises dans l’année, souvent pour une semaine. Un ophtalmologiste de Baie-Comeau l’a même fait neuf fois (voir tableau et autre texte).

Selon plusieurs sources, des spécialistes en profitent pour offrir à leurs patients un service plus rapide au privé, durant la semaine où ils sont désaffiliés.

Lors d’un appel incognito à la clinique du Dr Francis Roy, ophtalmologiste à Trois-Rivières, Le Journal s’est fait offrir un rendez-vous à l’hôpital (public), ou au privé. La différence? Un délai de six à huit mois au public, et deux mois au privé, moyennant 2450 $ par cataracte.

«Ils ont les pieds dans les deux mondes à cause du système actuel de rémunération, dit M. Williams-Jones. Une bonne partie du problème, c’est les règles. (...) Elles ouvrent la porte aux excès.»

«Le perdant, c’est le patient qui fait confiance aux médecins», ajoute-t-il.

Délai de trois ans ?

Au Conseil de la protection des malades, on croit qu’un délai devrait empêcher les médecins de revenir au public avant trois ans.

La Fédération des médecins spécialistes du Québec a refusé la demande d’entrevue du Journal, mais a écrit par courriel que ce «phénomène existait avant et qu’il n’est pas en lien avec l’abolition des frais accessoires».

Selon nos données, aucun omnipraticien n’a fait ce va-et-vient en 2016.

– Avec la collaboration d’Hugo Duchaine

Comment ils se désaffilient du régime public ?

1. Un médecin transmet un avis à la RAMQ pour se désaffilier; il prend effet après 30 jours.

2. Après ces 30 jours, le médecin commence à travailler dans le réseau privé pour un minimum de huit jours.

3. Lorsqu’il souhaite revenir au public, le médecin envoie un nouvel avis à la RAMQ, et revient au public huit jours plus tard.

4. Durant cette période, un autre collègue peut faire la même demande à la RAMQ, ce qui assurerait une présence continue à la clinique privée. Source: RAMQ

Dix-neuf médecins spécialistes se sont désaffiliés du régime public pour le privé au moins une fois en 2016, avant d’y revenir. Voici quelques cas.

Dr Danny Dreige, ophtalmologiste à l’hôpital Baie-Comeau

Dates de désaffiliation :

  • 6 au 13 janvier
  • 15 au 22 février
  • 27 mars 2016 au 3 avril
  • 4 au 11 mai
  • 13 au 20 juin
  • 21 au 28 juillet
  • 6 au 13 septembre
  • 17 au 24 octobre
  • 24 novembre au 1er décembre
Dr Carlos Marois, urologue à Verdun

Dates de désaffiliation :

Ophtalmologiste à Baie-Comeau, le Dr Danny Dreige s’est désaffilié neuf fois en 2016, pour opérer des patients au privé, à Québec. Il déplore les délais administratifs imposés par la RAMQ qui limite ses activités au privé.
Photo d'archives
  • 22 au 29 janvier
  • 5 au 12 mars
  • 27 mai au 3 juin
  • 19 au 26 août
  • 30 septembre au 7 octobre
  • 25 novembre au 2 décembre
Dr Jean Simard, urologue à Laval
 
Dates de désaffiliation :
  • 25 juin au 22 juillet
  • 14 au 22 octobre
  • 25 novembre au 2 décembre

Dr Benoit Guertin, urologue à Laval

Dates de désaffiliation :

  • 1er au 9 avril
  • 20 mai au 4 juin
  • 27 juillet au 12 août

Dre Isabelle Denis, physiatre à Montréal

Dates de désaffiliation :

  • 20 au 27 février
  • 6 au 13 août
Dr Marc Filiatrault, physiatre à Montréal

Dates de désaffiliation :

  • 2 au 9 avril
  • 10 au 17 septembre
  • 24 décembre au 31 décembre

Source: Gazette officielle du Québec