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Réflexions sur la gauche radicale

Réflexions sur la gauche radicale
Capture d'écran - Facebook

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Je publiais cette semaine sur ma page Facebook ces quelques réflexions. Je me permets de les reprendre sur mon blogue en ajoutant de nombreux développements.

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La gauche radicale, lorsqu'elle était marxiste-léniniste, était farouchement antinationaliste au nom de l'internationalisme prolétarien. Le nationalisme était selon elle une passion bourgeoise permettant d'occulter les intérêts spécifiques à la classe ouvrière - le sentiment national de cette dernière relevait à son avis de la fausse conscience. Elle se défiait à l’époque de l’indépendance du Québec, qui détournerait les forces de changement social au nom d’un projet qu’elle jugeait globalement conservateur. Dans son esprit, il fallait plutôt unir la classe ouvrière dans une perspective pancanadienne. C’est l’histoire intellectuelle des années 1970, qui n’est pas particulièrement glorieuse, pour le dire d’un euphémisme. Aujourd'hui que la gauche radicale est diversitaire après avoir sacrifié le travailleur pour le «minoritaire identitaire», elle est antinationaliste au nom du multiculturalisme inclusif. Elle critique l’identité nationale au nom des privilèges qu’elle justifierait et des discriminations qu’elle dissimulerait.

Sur la notion de privilège

Cette notion de privilège s’est imposée dans le vocabulaire de la jeune génération radicale avec une rapidité fulgurante. La critique relève d’un discours culpabilisateur antioccidental. En gros, toute culture instituée à partir d’une expérience historique et anthropologique particulière est présentée à la manière d’un immense système discriminatoire. La mode, désormais, consiste à faire pénitence publiquement comme si on entrait à la confesse, en faisant la liste des privilèges dont on dispose. On assiste à une renaissance des séances d’autocritique à la mode dans les groupuscules d’extrême-gauche dans les années 1970, quand il fallait s’accuser de ses privilèges bourgeois. Aujourd’hui, l’heure est à la dénonciation des «privilèges» sexuels et culturels. Son rêve, c’est de s’abolir, de s’arracher à soi-même, de s’effacer de l’histoire. Il faut tout démanteler pour que naisse une société vraiment libre. Se dessine ici le fantasme totalitaire de l’homme nouveau, presque fabriqué en laboratoire, par des idéologues le purgeant de ses mauvaises pensées et le lavant de la vieille culture qui l’avait taché.

Et au cœur de cette vision du monde, il y a une dénonciation du «privilège blanc». On parlait traditionnellement, et avec raison, de la majorité historique francophone du Québec. C'est-à-dire qu'on parlait le langage de l'histoire et de la culture. La gauche inclusive parle plutôt de la «majorité blanche et catholique» – elle racialise de force la culture québécoise l’oblige à se définir par rapport par la référence à la religion alors qu’elle a voulu s’en détacher depuis cinquante ans. Cette racialisation des rapports sociaux pousse à la négation de la culture. Un Français n'est pas un Anglais qui n'est pas un Écossais, qui n'est pas un Norvégien, qui n'est pas un Russe. Et un Québécois n'est pas un Canadien-anglais. L'antiracisme s'en fiche et répond: tous des Blancs! Et c'est ainsi que ce qui est proprement humain, soit la culture et l'oeuvre de l'histoire, s'éclipse au profit d'une forme de racialisme à bonne conscience.

Par exemple, ses militants croient avoir tout dit lorsqu’ils disent qu’une figure publique est un homme blanc: dès lors, sa parole serait discréditée. Comment ne pas voir là une forme de racisme primaire maquillé en souci de la justice sociale? Est-ce que cette disqualification de l’individu pour le transformer en représentant obligatoire d’une tribu à abattre n’est pas profondément régressive? De même, cette racialisation des rapports sociaux n’entraine-t-elle pas la transformation des membres des «minorités» en chair en à quota, comme si leur individualité devait se dissoudre dans la communauté à laquelle on les assigne souvent de force, que ce soit de manière symbolique ou juridique? Cette petite terreur idéologique que font régner les militants de la gauche radicale empoisonne la délibération publique comme jamais : elle sème partout le soupçon et pense le débat public sous le signe de la dénonciation des salauds qui ne voient pas le monde comme elle.

Hégémonie idéologique: la stratégie du lynchage

Hier comme aujourd’hui, la gauche radicale a exercé et exerce encore une forme d'hégémonie idéologique dans les milieux intellectuels et de plus en plus, aujourd’hui, dans le système médiatique. Sa grande force, c’est sa puissance d'intimidation idéologique. C’est sa capacité à multiplier les cabales pour ruiner les réputations en collant les pires étiquettes à ceux qu’elle désigne à la vindicte publique. C’est son fanatisme idéologique, qui pousse ses membres à insulter leurs contradicteurs sur la place publique en toute bonne conscience, parce qu'ils s'identifient au camp du Bien. C’est le droit qu'elle se donne de censurer ses adversaires en prétendant que la liberté d'expression ne devrait pas donner le droit d'exprimer des idées «réactionnaires». Contre ceux qui les professent, on se permet tous les propos haineux - mais c'est une haine dégoulinante de bonne conscience.

Elle qui n’a que la tolérance à la bouche se permet toutes les intolérances en faisant un catalogue des idées proscrites qui ne devraient pas être entendues, sous prétexte qu’elles seraient discriminatoires. Elles sont de plus en plus nombreuses. Évidemment, c’est elle qui définira ce qui est discriminatoire et ce qui ne l’est pas. À travers les nombreuses phobies qu'elle dénonce, elle entend réclamer non seulement un monopole du bien mais un monopole de la raison. Elle fait le tri des propos cadrant avec sa vision de l'émancipation, et ceux qui n'y entrent pas seront tout simplement proscrits, ou du moins, diabolisés. Elle se montrera favorable à ce qu'on perturbe des événements ou des réunions publiques où les propos qu'elle juge inacceptable seront tenus.  C’est qu’au fond d’elle-même, elle n’accepte pas l’idée de ne pas avoir le monopole de la parole publique légitime.

Cette hégémonie idéologique de la gauche radicale est renforcée aujourd’hui par sa situation plus qu'avantageuse dans l'université et dans les médias. On présente ses militants comme des experts, on présente ses manifestes idéologiques comme autant d'études scientifiques. Dans l'université, elle se présente sous les traits avantageux des sciences sociales ou de la philosophie politique – les intellectuels sectaires ne manquent pas dans l’institution et plusieurs sont à ce point aveuglés idéologiquement qu’ils ne peuvent envisager quelque chose comme un pluralisme intellectuel au sein d’un endroit qui devrait être voué à la liberté de l’esprit. Dans les médias, plusieurs journalistes relaient ses thèses sans même s'en rendre compte : pour eux, être objectif et être diversitaire revient au même. Au total, la gauche radicale inclusive dispose d’un appui populaire très limité : mais elle parvient à définir les termes du débat public.

Résister au politiquement correct

Je tire de tout cela une certitude: dès qu'on accepte de se soumettre aux codes de la respectabilité que la gauche radicale veut imposer, on en vient à intérioriser ses interdits et ses prescriptions, on s'autocensure, on abandonne du terrain, et peu à peu, on se condamne à l'impuissance. Dès qu’on accepte de faire de la gauche radicale pseudo-inclusive l’arbitre de nos débats, dès qu’on reprend ses mots en lui permettant de nommer le monde à partir de ses obsessions et de ses fantasmes, on joue son jeu et on lui concède un pouvoir qui vient bien moins de la qualité de sa réflexion que de sa capacité à terroriser intellectuellement ceux qui ne s’y soumettent pas. Dès qu’on lui donne le pouvoir de fixer les termes de la respectabilité médiatique et académique, on se condamne à vivre sous surveillance, en ayant toujours peur de commettre un «dérapage» qui sera condamné par les commissaires idéologiques habillés en journalistes ou en professeurs. On ne pourra se libérer de sa tutelle qu’en la critiquant ouvertement. Cela exigera du courage civique.