/opinion/blogs/columnists
Navigation

L'incroyable conférence de presse de Donald Trump

US Pres. Donald Trump holds press conference
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Le président des États-Unis a donné jeudi une conférence de presse remarquable, un spectacle comme on n’en avait jamais vu à la Maison-Blanche. Pendant 77 minutes, sans texte, il a déployé le talent oratoire qui lui est propre et révélé la pleine mesure de son aptitude à gouverner. Seule une personne possédant la stature intellectuelle et la maturité politique de Donald Trump aurait pu servir une telle performance, qui contribuera sans doute à consolider l’opinion que se font les Américains à son sujet.

Donald Trump a convié la presse à une conférence de presse impromptue jeudi pour annoncer sa nomination d’un deuxième candidat au poste de secrétaire au Travail, le juriste conservateur Alexander Acosta. Ce sujet a été expédié en quelques secondes. S’en est suivi un spectacle comme on n’en avait jamais vu à la Maison-Blanche (retranscription). En voici quelques extraits, pour donner le ton:

Tout va très bien

Ce à quoi le président tenait vraiment était de faire le point sur sa présidence quatre semaines après son assermentation. Selon lui, ces quatre semaines ont été marquées par des progrès «incroyables». Un sondage Rasmussen indique un taux d’approbation de 55% et une tendance à la hausse. La bourse a atteint des niveaux record, la confiance des milieux d’affaires est élevée et plusieurs entreprises ont annoncé leur intention de maintenir ou de créer des emplois en sol américain.

Le président a aussi louangé les nombreux accomplissements de son administration, qui à son avis fonctionne comme une machine parfaitement mise au point. Il a entre autres souligné la mise en œuvre réussie de son décret migratoire, qui a été renversé par un jugement à ses yeux inacceptable, rendu par une cour dont les décisions sont fréquemment renversées par la Cour suprême.

Sur l’enjeu de l’heure, le renvoi de son conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn, il a déclaré avoir pris cette décision à contrecœur et blâmé les médias d’avoir inventé de toutes pièces un scandale autour des liens de son administration avec la Russie, alors que le vrai scandale réside dans les fuites d’information qui ont révélé l’affaire. Selon le président Trump, ces informations coulées étaient réelles, mais les nouvelles qui en ont été tirées étaient bidon.

Le président n’a pas craint de faire face aux questions des journalistes, y compris les représentants de médias qu’il qualifie de malhonnêtes. Comme à son habitude, il a été franc et direct et a révélé aux journalistes le fond de sa pensée. Somme toute, Donald Trump était visiblement fier de sa performance. Encore une fois, il a mis les médias en boîte et s’est assuré que pour plusieurs jours, on ne parlera que de lui. Ses partisans renforceront sans doute ce sentiment quand il participera demain à un rallye partisan à Tampa, 1353 jours avant l’élection de 2020. Bref, sur la planète Trump, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Un univers parallèle

Pendant ce temps, dans l’univers parallèle de la réalité, les choses sont passablement différentes. Le jugement quasi unanime des commentateurs dans les médias, y compris ceux de Fox News, est que cette conférence de presse était remarquable en effet, mais plutôt dans le sens qu’un déraillement catastrophique est un événement remarquable. Prenons les affirmations relevées ci-dessus une à une.

D’abord, au sujet des progrès «incroyables» accomplis par l’administration Trump, il y a en effet lieu de ne pas y croire. Outre le bruit de fond constant généré par le comportement erratique du président et le chaos qui marque le fonctionnement du «West Wing», l’administration Trump n’a pas accompli grand-chose. Si on peut jeter une partie du blâme sur les sénateurs démocrates qui ralentissent sciemment la confirmation des candidats au cabinet, il faut aussi souligner que les nominations à un très grand nombre de positions aux échelons inférieurs n’ont toujours pas été annoncées. Toutes les agences fonctionnent pratiquement au pilote automatique.

Une machine finement mise au point

De plus, la plupart des décrets et autres actions exécutives du président étaient fondamentalement symboliques. Même si les républicains ruminent la chose depuis sept ans, on n’a encore aucun indice de la forme que prendrait une loi sur la santé qui viendrait remplacer Obamacare.

  • Le décret annonçant le gel des embauches de la fonction publique ne signifie pas grand-chose, puisqu’il n’y a pratiquement pas eu de croissance sur ce plan depuis des années.
  • Le décret sur les réglementations envoie un signal, mais les gestes concrets se font attendre.
  • Les annonces faites par les entreprises au sujet des emplois maintenus ou créés aux États-Unis étaient en fait dans leurs cartons depuis plusieurs mois et elles y ont vu une belle occasion de s’attirer les bonnes grâces du président.
  • L’annonce faite le 24 janvier sur les infrastructures ne fait que réciter des truismes, sans mentionner un seul projet concret.
  • La construction d’un mur à la frontière sud a été claironnée, mais pas une ligne de législation n’a été proposée pour en assurer le financement.
  • Le ton a durci en ce qui concerne la mise en application des lois sur l’immigration clandestine, mais aucune législation nouvelle n’a été soumise au Congrès et les opérations en cours ne diffèrent pas sensiblement de celles qui avaient lieu pendant l’administration précédente, à l’exception de l’état de panique qui règne parmi la population immigrante, avec ou sans papiers.
  • La construction de l’oléoduc Keystone XL a maintenant reçu la bénédiction de Trump, mais le projet pourrait fort bien traîner encore longtemps, et même être abandonné en raison de facteurs qui échappent au contrôle du président.
  • Le décret du 9 février sur la criminalité transnationale réaffirme la préoccupation du président pour la loi et l’ordre, mais il ne change pas les lois existantes et n’apporte aucun changement substantiel au fonctionnement concret des forces de l’ordre.

Je pourrais continuer. Vous voyez un peu le topo. La machine finement mise au point est en fait en proie à la désorganisation et au chaos, comme l’illustre la couverture courante du magazine Time. On n’a pas fini de parler du scandale qui a mené au renvoi de Michael Flynn et les signes de la désorganisation de l’administration Trump se multiplient à un rythme affolant. À propos de cette affaire, Trump a fait une pirouette logique incroyable en disant, le plus sérieusement du monde, que les renseignements au sujet de l’affaire qui ont fait l’objet de fuites à la presse étaient réels et que les nouvelles qui en ont été tirées étaient bidon. Si vous croyez cela, j’ai un pont à vous vendre près de Québec (qui nécessite toutefois une bonne couche de peinture).

Des rapports particuliers avec les faits

La conférence de presse a aussi, encore une fois, révélé le rapport particulier qu’entretient Donald Trump avec la vérité et la réalité des faits. Il a continué à se vanter de l’ampleur de sa majorité au collège électoral, qu’il disait la plus grande depuis Ronald Reagan. Lorsqu’un journaliste lui a signalé que les majorités de Barack Obama avaient été bien supérieures, il a rétorqué qu’il parlait des présidents républicains. Lorsque ce même journaliste lui a signalé que la majorité de George Bush père en 1988 (426 votes) était bien supérieure à la sienne (306), il a insisté qu’il ne faisait que relayer des informations qui lui avaient été données. Bref, il mentait effrontément.

Le problème ici n’est pas le fait que Trump est littéralement obsédé par la taille de sa victoire électorale. Le problème est que, si on ne peut pas se fier à ce que le président nous dit au sujet de faits empiriques connus et vérifiables, peut-on vraiment se fier à ce qu’il nous dit sur des faits que personne n’est en mesure de vérifier? Par exemple, il a insisté en termes catégoriques n’avoir aucune relation de quelque nature que ce soit avec la Russie ou avec des entreprises ou des banques russes. Peut-on le croire?

Un public pas si dupe que ça

Le président n’a pas manqué de souligner que la firme de sondage conservatrice Rasmussen lui attribue une majorité (55%) d’opinions favorables sur sa performance. Ce qu’il ne dit pas est que toutes les autres firmes de sondages indiquent qu’une majorité des Américains est insatisfaite de sa performance. Pour Gallup, par exemple, seuls 38% sont satisfaits de sa performance alors que 56% sont insatisfaits (voir ici). C’est du jamais vu. Aucun président n’a été aussi impopulaire à ses débuts. Pourtant, il faut prévoir que les partisans de Donald Trump continueront de se masser dans des amphithéâtres pour voir le spectacle. Comme le démontre le sondage de l’institut Pew illustré ci-dessous, l’opinion sur la présidence Trump est très polarisée. Ses opposants sont fortement opposés et ses partisans, bien que moins nombreux, lui sont fortement favorables.

La grande majorité des opposants comme des partisans de Trump ont des opinions très fortes à son sujet. C’est pourquoi les républicains qui sont alarmés devant la performance désolante de leur principal porte-étendard n’osent pas le critiquer, de peur de recevoir de la part de Trump une sentence de mort politique en 140 caractères ou moins.

La téléréalité à son meilleur

Ceux qui s’attendaient à voir la personnalité de Donald Trump changer pour s’adapter à ses nouvelles fonctions en ont pris pour leur rhume hier. Trump restera Trump et la campagne de 2016 semble destinée à continuer. La conférence de presse de jeudi a en effet exposé en plein jour « la stature intellectuelle et la maturité politique de Donald Trump » et «révélé la pleine mesure de son aptitude à gouverner». Lorsqu’il déclare que les progrès de son administration sont «incroyables», il a raison: la majorité des Américains n’y croient pas.

Mais Donald Trump donne un bon «show» et ses cotes d’écoute sont formidables. C’est la téléréalité à son meilleur. 

* * *

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM