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Où sont les femmes à la radio de Québec?

Où sont les femmes à la radio de Québec?
Illustration Philippe Melbourne Dufour

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«Miss météo», chroniqueuses arts et spectacles, animatrices musicales, recherchistes... certes les femmes sont bien présentes dans les stations de radio de la vieille capitale. Pourtant très peu d’entre elles sont à la barre d’une émission d’opinion. Pourquoi?

Actuellement à Québec, seulement six femmes pilotent une émission parlée soit l’ex-politicienne Nathalie Normandeau qui anime le retour à BLVD 102,1, Josey Arsenault qui partage désormais le micro avec le Doc Mailloux au FM93, Catherine Lachaussée à Radio-Canada, Sophie Durocher accompagnée de Catherine Bachand à BLVD 102,1 puis Myriam Ségal à la barre de Que Québec se lève les matins de week-end.

Les statistiques parlent d’elles-mêmes: CHOI 98,1 Radio X compte 4 femmes parmi les 22 animateurs présentés sur son site web. À Énergie, 6 des 18 animateurs sont des femmes, mais seulement 3 d’entre elles agissent à titre de coanimatrices dans une émission d’opinion. Au FM93, la proportion est sensiblement la même soit trois femmes pour une douzaine d’animateurs masculins. BLVD 102,1 fait meilleure figure en accordant un micro à quatre femmes, dont deux (Sophie Durocher et Nathalie Normandeau) aux commandes de leur propre émission.

«Il y a un problème hurlant de relève féminine à la radio de Québec», admet le directeur du Collège de radio et de télévision de Québec (CRTQ), Alain Dufresne, qui croit que le problème repose en partie sur le fait que les directeurs des programmes ont de la difficulté à développer et garder leurs talents féminins.

Alain Dufresne
Alain Dufresne

Le hic, c’est que très peu de femmes seraient intéressées à faire du «talk», affirme pour sa part le directeur général de CHOI 98,1 Radio X, Philippe Lefebvre, qui dit avoir de la difficulté à recruter des voix féminines.

«J’en cherche, j’en cherche et j’en cherche et sincèrement, je n’en trouve pas! C’est un éternel combat pour nous», affirme-t-il.

Philippe Lefebvre
Photo courtoisie
Philippe Lefebvre

Pas intéressées?

Les finissants qui sortent des écoles de radio font généralement leurs armes en région avant d’espérer décrocher un poste dans un grand marché comme Québec.

Parmi eux, force et de constater qu'une grande majorité d’animatrices finissent carrément par abandonner la radio.

«Les filles qui veulent faire de l’opinion, passent par le journalisme en premier tandis que les gars, ils veulent faire du parler tout de suite. Les filles sont conscientes qu’on ne peut pas donner son opinion sans d'abord l’avoir bâtie. Les filles sont généralement plus prudentes et elles ont plus conscience de leurs limites. Les gars n’ont pas conscience de leurs limites», observe l’animatrice Myriam Ségal qui enseigne aussi à Jonquière dans le programme art et technologie des médias (ATM).

Véronique Bergeron
Photo courtoisie
Véronique Bergeron

«C’est vrai que dans nos affirmations, on va être plus prudente, seconde l’animatrice, Véronique Bergeron, qui est à l’emploi de CHOI Radio X depuis près de 12 ans.

«Avant de se faire donner un show de pointe, il faut te faire de l’expérience, une carapace aussi. Pour être capables de se développer en radio talk, c’est une question de chimie aussi. Moi, j’ai été chanceuse. Mais on est souvent jugées pour des affaires niaiseuses. Une fille qui donne son opinion va plus rapidement se faire traiter de nom qu’un gars je pense. Ça, je le vois très clairement», affirme-t-elle.

Rebutées par l’instabilité?

Horaires éclectiques et compétition féroce sont des aspects bien présents dans ce métier où les animateurs sont installés sur de véritables sièges éjectables. Ces facteurs pourraient-ils rebuter spontanément les femmes?

«C’est très féminin de chercher la sécurité et la stabilité et en radio, la stabilité à long terme, ça n’existe pas», acquiesce Myriam Ségal.

Cette dernière dit même avoir déjà renoncé à un «gros revenu» en misant plutôt sur la «longévité».

«Moi, j’avais des enfants et j’étais le seul soutien de ma famille. Mon conjoint à l’époque n’avait presque pas de revenus, alors j’ai dit: “Regarde, paie-moi moins cher, mais garantis-moi trois ans de contrat”», se rappelle-t-elle.

Congédiée après une grossesse

L’étau se resserrerait considérablement lorsque les animatrices désirent fonder une famille. Certaines prétendent même avoir été congédiées à la suite de leur grossesse.

En 2008, le cas d’Alexandra de Coster s’est d’ailleurs retrouvé devant les tribunaux. L’animatrice de l’émission matinale de Rythme FM à Québec avait intenté une poursuite de 100 000 $ contre la station et son propriétaire Cogeco puisqu’elle estimait avoir été victime d’une mesure discriminatoire imposée en raison de sa grossesse. Une entente hors cour a eu lieu.

«Les congés de maternité d’un an, ça tue une carrière. On y a droit, pis la plupart des employeurs vont nous reprendre, mais ça tue une carrière! Ça, c’est un des aspects dissuasifs de la radio pour les femmes parce qu’on ne peut pas se permettre de s’absenter longtemps», croit Myriam Ségal.

Myriam Ségal
PHOTO STEVENS LEBLANC
Myriam Ségal

Un employeur lui aurait même déjà demandé de lui garantir qu’elle ne retomberait pas enceinte.

«J’ai fini un contrat avec une entreprise où le patron m’a dit clairement: “Regarde, je suis prêt à te signer trois ans, mais garantis-moi que tu ne tomberas pas enceinte”, ce qui ne se fait pas, ce qui est illégal! J’aurais dû lui sauter dans la face!»

«Boys club»

Toutes les artisanes de radio contactées dans le cadre de ce reportage ont dressé le même constat: la radio était et demeure, encore en 2017, un «boys club».

Animateurs vedettes, directeurs des programmes, directeurs des ventes, directions générales... les femmes qui occupent ces fonctions dans une station de radio sont encore extrêmement marginales.

Et celles qui héritent d'un micro dans une radio parlée servent souvent de «sidekick», de «faire valoir» et même, dans certains cas, de véritable «secrétaire».

«Ça fait tellement longtemps que c’est comme ça que peut-être que c’est une façon de ne pas déstabiliser les auditeurs?», se questionne Véronique Bergeron.

Nathalie Normandeau abonde dans le même sens.

«La radio se targue d’être audacieuse à Québec. Est-ce qu’elle est si audacieuse que ça? Si on donne des chances aux femmes, elles vont se réaliser et prendre leur place dans des créneaux qui sont autre chose que des shows de fifilles», dit-elle.

L’ex-politicienne dresse d’ailleurs de nombreux parallèles entre le monde de la radio et l’arène politique.

Nathalie Normandeau
PHOTO PIERRE-PAUL BIRON
Nathalie Normandeau

«Ce sont deux mondes extrêmement compétitifs, des mondes d’égos et des domaines où il faut avoir une certaine carapace. Tu es sur un ring de boxe tous les jours quand tu fais de la radio. Il faut apprendre à se battre et à prendre sa place. Si t’as le goût de faire bouger les choses, tu vas te retrouver dans un fauteuil où ça brasse.»