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La grande marche vers les JO

le marcheur olympique Marek Adamowicz.
Photo ben pelosse Marek Adamowicz marche un peu plus de 80 kilomètres par semaine.

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Les yeux du monde se sont momentanément tournés vers la marche athlétique devant la quatrième place crève-cœur du Canadien Evan Dunfee aux Jeux olympiques de Rio, en août dernier. Marek Adamowicz, jeune espoir de 20 ans de Saint-Bruno, nous ouvre la porte sur le sport encore considéré comme le mouton noir de l’athlétisme.

Marek partage ses temps de course, comme tous les coureurs, sauf qu’il est spécialisé en marche athlétique.

«J’ai terminé un 3000 m en 12 min 19 s, mais j’ai su après coup qu’on m’avait donné trois cartons rouges, alors ça ne compte pas», explique le jeune athlète de 20 ans.

Lors des épreuves, des juges sont placés le long du parcours, chacun vérifiant que les athlètes gardent leurs jambes bien droites jusqu’au passage sous la hanche et un pied toujours en contact avec le sol. Si un juge dénote une anomalie, il sort le carton jaune et alloue un bref sursis au marcheur. Il n’y aucune correction à la foulée? Carton rouge, et une infraction notée sur un tableau. Trois cartons rouges mènent à une disqualification.

«Avant, dès que je voyais un carton rouge à côté de mon nom, j’ajustais mon rythme à la baisse. Maintenant, je ne ralentis pas et je continue de pousser en tentant de conserver ma technique», dit Marek. Ça passe ou ça casse, en somme.

Le but du jeu en marche athlétique, c’est de marcher le plus rapidement possible sans courir. Et à un peu plus de quatre minutes du kilomètre, c’est tout un pari. Imaginez, Marek boucle un 5000 m en 21 min 30 s, un temps qui plairait à bien des coureurs. Aux derniers Jeux olympiques, Dunfee a terminé l’épreuve de 50 km en 3 h 41 min 58 s. Si on transpose le rythme sur le légendaire 42,2 km, on arriverait plus ou moins à un marathon en moins de trois heures. À la marche.

La naissance d’un marcheur

Marek s’échauffe devant moi. Il marche à un rythme impressionnant. Puis il passe en vitesse seconde. On partage à une minute près le même record personnel au 10 kilomètres... sauf que, lui, il le fait sans jamais quitter les deux pieds du sol.

«Si je courais un 10 km, je le terminerais peut-être en 34 ou 35 minutes?» devine le marcheur de 20 ans.

Mettons d’emblée les choses au clair: Marek ne marche pas parce qu’il n’arrive pas à courir. Avant de marcher, Marek a couru.

«Au secondaire, je me suis inscrit à toutes les épreuves de 3000 m et de 5000 m. Je n’étais pas un sprinter; j’aimais les plus longues distances, me raconte le jeune marcheur de Saint-Bruno. Il y avait l’épreuve de marche et celle de course. J’ai fait les deux.»

Bon coureur, ses performances étaient toutefois remarquables à la marche. «Je bouclais le parcours de 3000 m plus vite que bien des coureurs», donne-t-il en exemple. C’est d’ailleurs ce succès qui l’a toujours motivé à continuer et à renoncer au hockey, au cross-country, et, cette année, au soccer. À plus de 80 km par semaine, des études universitaires en mathématiques, les compétitions à l’international, il devait faire un choix.

La marche athlétique est la voie le plus rapide vers les Olympiques pour Marek.

La solitude

«Je suis tout seul, tout seul», résume Marek. Pour celui qui a toujours fait des sports en équipe, disons que les entraînements en solo, ad nauseam, sont un des défis de sa spécialisation. Il rêve d’atteindre un niveau qui le mènera en Colombie-Britannique, à côté d’Evan Dunfee.

En attendant, il a hâte à l’été. «Mes amis me suivent alors pendant mes entraînements de marche... en vélo», précise-t-il.

La marche athlétique n’a pas la cote en athlétisme. L’épreuve reine de 50 km ne donne pas un spectacle fort en émotions (exception faite du coude à coude d’Evan à Rio). Selon Marek, les longues distances découragent en plus les jeunes, qui doivent abattre du 10 000 m en compétition dès 18 ans et le 20 km, dès 20 ans.

Robert Bonenberg, entraîneur de Marek depuis ses débuts, condamne aussi les commentaires idiots sur la marche, accusant ceux-ci de mener les jeunes athlètes à l’abandon. Marek a failli être du nombre.

À 20 ans, il lui arrive encore de se faire ridiculiser. «Des automobilistes vont même me klaxonner», dénonce-t-il. C’est un sport difficile, vraiment difficile, dit Marek. Au début, avant de bien maîtriser le roulement du pied, on a mal à chaque foulée.»

C’est que les marcheurs athlétiques favorisent la fameuse attaque de talon tant redoutée par les coureurs. Mais elle se veut fluide, limite gracieuse. On parle d’ailleurs de moulinage en marche athlétique, en référence au roulement des hanches caractéristiques de chaque foulée.

«On cherche à avoir la plus grande foulée possible, à forte cadence», résume Marek. Sans surprise, la démarche est loin d’être naturelle. Un stylisme de marche encadre même l’athlète pour l’aider à peaufiner son art.

Contrairement à bien des jeunes, l’étudiant en mathématiques de l’université McGill n’est pas rebuté par les nombreux détails techniques de la marche athlétique. Il continue à s’entraîner dans l’ombre, seul, dans des conditions souvent difficiles par le climat québécois et par le dénivelé de son quartier.

Un pied devant l’autre. Et un pied après l’autre.

«Au moins, je n’ai pas couru», pourrait se dire Marek, en référence à la citation célèbre de l’écrivain coureur Haruki Murakami. Parce que la décision de persévérer à marcher est loin d’être le chemin facile.