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Le Journal en France: soirée de débat à la pizzéria

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AFP Des militants d’En Marche, le parti lancé par Emmanuel Macron, ont participé à un rassemblement, mercredi, dans la petite ville d’Amiens, dans le nord de la France.

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PARIS | L’énervement se fait sentir dans la petite pizzéria de la rue Mouffetard, située dans le Ve arrondissement. La patronne engueule le pizzaiolo débordé en italien.

Pourtant, la salle à manger où a atterri le représentant du Journal est vide. Que se passe-t-il donc?

Au sous-sol se réunissent en fait les militants du comité local «En Marche!», le mouvement d’Emmanuel Macron, favori pour remporter l’élection présidentielle de dimanche prochain.

Les militants applaudissent

Le débat commence, les partisans s’ébrouent alors que les pizzas circulent entre eux. Dans les premiers segments, la candidate du Front national, Marine Le Pen, bafouille, doit reprendre certaines de ces phrases. «Ha, elle part mal», se réjouit un homme aux cheveux épars.

Le jeune candidat, condescendant, critique Le Pen sur sa préparation. Très technique, il accuse son adversaire de ne faire que l’attaquer sans rien proposer.

Quand Le Pen l’accuse de ne rien proposer pour les familles, Macron est prêt. Évoquant le fait qu’elle ne défend que la famille traditionnelle, il lui répond: «Je ne vous suggère pas de me parler de famille!» Les militants réunis dans le sous-sol applaudissent et semblent se détendre.

Le sous-sol de cette petite pizzéria du Ve arrondissement de Paris était bondé de militants du comité local «En Marche!», qui s’étaient réunis pour écouter le débat.
Photo Claude Villeneuve
Le sous-sol de cette petite pizzéria du Ve arrondissement de Paris était bondé de militants du comité local «En Marche!», qui s’étaient réunis pour écouter le débat.

Pas banal

Généralement, le candidat d’«En Mar­che!» s’énerve trop souvent, Le Pen a l’air d’avoir beaucoup plus de plaisir que lui. Soudain, Emmanuel Macron se moque d’une politique proposée par la candidate du Front national: «Ça, c’est ce que Mitterrand a fait en 1981...»

«Ça c’est méchant!», s’exclame une femme, espiègle.

Car la foule est plus bigarrée qu’on pourrait le penser. Remontant dans la salle à manger, je me surprends à discuter avec la patronne. Pas banale. Mme Affret était la première adjointe de Jean Tibéri, un ancien maire de droite du Ve arrondissement de Paris. «Habituellement, j’aurais voté Fillon... Mais jamais pour le Front! Je voterai donc Macron», dit-elle, comme bien des gens que j’ai rencontrés mercredi. Elle n’est pas la seule, la coalition est vaste.

«Ce sont surtout des gens de droite qui sont en bas?

«Oh non! Ce sont presque tous des socialistes... Mais vous savez, je les connais bien... Dans le quartier, tout le monde se connaît...»

Comme on dit, toute politique est locale.

À la fin, tout le monde était unanime: «Macron a gagné! Mais je ne suis pas très objectif», ajoute-t-on, haussant les épaules.

Au fond, on n’est jamais meilleur pour faire coalition que lorsqu’on est nombreux à croire qu’on a raison.

Des jeunes insoumis déçus

J’étais entré dans le restaurant en même temps qu’une jeune femme les bras chargés de rouleaux de papier. Je lui demande si je peux suivre le débat avec eux. «Ah! Je ne suis pas d’En Marche! Je suis avec les insoumis», me balan­ce-t-elle.

Plus tard, déposées sur une table de vastes affiches jaunes fluo: «#LePenNON».

Pendant le segment sur la sécurité, la dame s’énerve. Elle sort fumer. Je la suis et l’interpelle: «Tu es contente du débat?»

«Je suis triste, en fait.» Je la laisse continuer. Elle critique Macron. «Ce qu’il a dit sur la sécurité, les milices locales et tout, c’est du Sarkozy... Ce n’est vraiment pas ce que j’atten­dais de lui », dit-elle.

Sonia, 23 ans, est étudiante. Elle a milité avec passion pour les insoumis de Jean-Luc Mélen­chon, puis s’est ralliée à Emmanuel Macron aussitôt. Elle aime beaucoup ses propos sur l’éducation, dont elle estime qu’il n’a pas assez parlé.

« Il est nuuuul ! »

Elle craint que ses amis insou­mis, qu’elle essaie de convaincre d’appuyer Macron, ne soient repoussés par ses propositions libérales et sécuritaires. «En ce moment, ils sont en train de l’éclater sur Twitter», lance-t-elle.

Nous en sommes à ces considérations quand une dame plus âgée essaie de la consoler, mala­droitement. «Mélenchon, il est nul, quoi! Je veux dire, il a fait sa campagne avec ses hologrammes et tout, mais depuis, il est nuuuul!» Elle en veut au candidat de La France insoumise de ne pas avoir donné de consigne de vote en faveur de Macron à ses partisans.

Un homme approchant la soixantaine se joint à nous et dit à Sonia: «Il faut pas que tu surgères... C’est normal, d’être très à gauche à 20 ans... Je me rappelle, le 20 mai 1981, c’était toute une fête! Mais depuis, tu sais...»

Puis, nos deux amis boomers se mettent à évoquer leurs souvenirs et à douter de la sincérité de la gauche de Mélenchon. Ils ne s’intéressent plus à l’Insoumise Sonia, qui se tait. Il y a là une belle métaphore de la situa­tion de la jeunesse en France en général et dans cette élection en particulier.

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