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Passage à 58 % : le réveil des martiens

Ecole
photo Fotolia

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Jean Charest et Marc Bibeau sont visés par une enquête, Sam Hamad démissionne et le président de la Fraternité des policiers de Montréal lance une bombe à propos des libéraux... Voilà de quoi alimenter l’opposition pendant plusieurs jours ? Pas vraiment. Le gros débat de la semaine dernière : le ministère fait passer les élèves qui ont 58 % aux épreuves ministérielles.

Toute une révélation ! Chers amis de la planète Mars, je couperai court à votre indignation : « Le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur effectue un traitement statistique des résultats des élèves à des fins de sanction des études selon des procédés mis en place dans les années 80 avec le concours d'experts en statistiques et en évaluation. »

Question de fêter le 30e anniversaire de cette nouvelle, je peux poursuivre l’éducation des martiens : sachez que le ministère procède aussi à une modération des résultats. Qu’est-ce que cela signifie ?

Imaginons que j’enseigne les maths en 4e secondaire. À la fin de l’année, mes élèves subiront l’épreuve ministérielle. Supposons que la moyenne de mon groupe soit de 71 % à cet examen. Par la suite, il y aura une comparaison entre ma moyenne de l’année et ma moyenne à l’examen. Je vous épargne les détails statistiques, mais en gros, si l’écart est trop grand, le ministère réajustera les résultats de mon groupe en conséquence.

Pour le ministère, il faut corriger les enseignants qui sont trop gentils ou trop méchants envers leurs élèves pendant l’année scolaire. Et c’est fort bien ainsi.

Le véritable débat

Ce qui doit nous préoccuper dans toute cette histoire, c’est le fait que plusieurs enseignants affirment que les notes de leurs élèves ont été modifiées sans leur accord. Ici, on ne parle pas d'une correction statistique de la part du ministère, mais bien de modifications dans les écoles. Pour mes amis martiens, sachez qu’en 2011, les profs dénonçaient déjà la hausse artificielle des notes.

Pourquoi ?

D’abord, l’approche comptable en éducation est montrée du doigt. En effet, la gestion par résultats oblige les intervenants à se centrer sur des cibles à atteindre plutôt que sur les moyens pour atteindre ces cibles.

« Quand les pressions en faveur de la performance et de l’atteinte des résultats deviennent trop fortes, les écoles peuvent adopter des stratégies déviantes, comme se débarrasser des élèves faibles, orienter les élèves vers des filières cul-de-sac, empêcher les élèves de se présenter aux examens ministériels...» (Tondreau, 2012)

Ensuite, la marchandisation de l’éducation porte aussi une part du blâme. En 2007, le Conseil supérieur de l’éducation mentionnait que la concurrence entre les écoles présentait un risque de dérive possible : « Le réseau public est aspiré dans une logique de marché et, comme le financement est fonction du nombre d’inscrits, la concurrence s’installe rapidement. L’approche client et la vente de produits éducatifs font dorénavant partie du vocabulaire de l’école secondaire, tant publique que privée. »

Inutile d’ajouter que le palmarès des écoles entretient ce dogme des « bienfaits » de la concurrence. À ce propos, il est intéressant de nous rappeler cette nouvelle : « L'ancien directeur du Collège Charlemagne a été accusé d'avoir falsifié des résultats de ses élèves. Il aurait agi de la sorte afin de faire grimper son école au palmarès du magazine L'Actualité. »

Sachant que la cible du taux de diplomation est surtout liée à l’école secondaire et que la concurrence entre les établissements est la plus forte à ce niveau, il y a fort à parier que les dénonciations de tripotage de notes proviennent surtout d’enseignants du secondaire.

La conséquence dramatique

Pour les martiens parmi nous, je dois vous avouer qu’il y a encore pire.

Saviez-vous que les élèves passent d’un niveau à l’autre avec un ou des échecs dans certaines matières ? Nul besoin de trafiquer les notes.

Le petit Sylvain a 57 % en math de 6e année ? Il poursuivra ses apprentissages dans la classe de 1re secondaire de M. Dancause et il aura probablement 51 %. Il poursuivra ensuite sa route vers un autre échec retentissant en 2e secondaire.

Des histoires comme ça, les profs pourraient vous en conter des milliers. Du début du primaire jusqu’au secondaire.

Il faut savoir que selon la recherche et le ministère, au primaire et au premier cycle du secondaire, il ne devrait pas y avoir de redoublement. En effet, les conséquences négatives pour l’élève seraient supérieures aux bénéfices qu’il en retire.

Bref, l’évaluation, c’est beaucoup plus qu’une simple note sur un bulletin.

L'évaluation vise principalement à soutenir la progression de l’élève : elle représente une aide à l’apprentissage. Ainsi, l’enseignant pourra ajuster ses interventions en conséquence.

L’évaluation vise aussi à rendre compte du développement des compétences pour établir le bilan des apprentissages. À partir de ce dernier, il sera possible de déterminer ce qui convient à l’élève : parcours adapté à ses besoins, nécessité de mesures de soutien spécifiques, ajustement du plan d’intervention, etc. (Politique d'évaluation des apprentissages du Québec)

De par la nature de son travail, l’enseignant souhaite mettre tout en œuvre afin d’aider rapidement et efficacement les élèves en difficulté. Par contre, impossible d’y arriver seul.

L’enseignant doit faire partie d’une équipe interdisciplinaire au service de la réussite. Il a besoin du support et de l’expertise des professionnels et du personnel de soutien concernés par la situation d’un élève (orthophoniste, orthopédagogue, TES, etc.).  

Dans l’expression « l’évaluation au service de l’élève », il y a  le « au service » qui devrait orienter nos actions.

Dans le cas de notre équipe au service de l’élève, on peut dire qu’elle a été décimée par les coupures. L’élève en difficulté d’une classe « régulière » est souvent laissé à lui-même. L’intervention interdisciplinaire précoce et adéquate est l’exception plutôt que la norme.

Le problème n’est pas le fait de poursuivre malgré un échec. Le problème est que notre système scolaire crée de l’échec à répétition.

Il est là, le véritable drame, mes amis martiens.