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Le couple est une dictature en miniature

Le couple est une dictature en miniature

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« Les décombres des unions monogames gisent partout autour de nous. L’idée qu’elles soient d’une quelconque façon plus stables que les relations ouvertes est un leurre. Pas parce que la monogamie est risquée, mais parce que tout amour romantique l’est. C’est puissant et palpitant. C’est aussi terrifiant. » - Eliza Kennedy

Au matin du 1er janvier 1959, quand les Cubains apprirent que le dictateur avait fui, ils sortirent dehors pour s’embrasser et crier leur jubilation. On défonça les prisons, on libéra les opposants, on vandalisa les casinos (symboles du régime et de l’impérialisme américain) dans une explosion de joie pure.

Du plaisir de qualité. On pourrait dire : orgasmique.

Il y a, dans les révolutions, quelque chose de l’homme qui quitte la femme avec laquelle il ne partageait plus que des rancunes et de la colère, et qui tombe follement amoureux d’une autre. Une nouvelle femme extraordinaire qui promet définitivement un avenir meilleur.

Quand Fidel Castro, le nouveau chef, fut bien installé au pouvoir, on créa dans chaque quartier des "comités de défense de la révolution". L’idée - extraordinaire - était de s’assurer que le gouvernement ne serait plus jamais déconnecté de son peuple comme il l’avait été. On voulait qu’un contrepouvoir fort puisse faire remonter la voix du peuple jusqu’aux dirigeants du parti. Quelques années suffirent pour que ces comités se mettent à accomplir l’exact opposé de ce pour quoi ils avaient été mis sur pied: ils devinrent l’organe de contrôle, non pas de la population sur le régime, mais du régime sur la population.

Castro s’était laissé prendre par la peur de perdre le pouvoir, de ne pas être à la hauteur de la force du peuple. Il a préféré mettre sous clé et exploiter pour lui seul cette force qui l’avait porté au zénith dans une effusion magnifique de désir collectif.

Pourquoi vouloir être le seul et unique ? Pourquoi t’en assurer jusqu’à fouiller secrètement dans mes courriels comme si tu étais la NSA ? Si je suis libre et que je suis mes désirs, tu me trouveras plus pleine, plus impressionnante, plus belle. Plus déstabilisante. Tu m’aimeras et me respecteras encore davantage. Pourquoi me demander de rendre les armes et d’abandonner la force que j’ai de te bouleverser?

Nous sommes maintenant obligés de faire par devoir ce qu’autrefois nous faisions par désir. Comment, alors, ne pas nous désintéresser l’un de l’autre, les uns des autres ? En nous, malgré nos réflexes sécuritaires, ça continue de vouloir vivre, vibrer et être transformé.

Au fond, regarder le peuple en face (ou regarder l’amour en face), c’est un peu comme rencontrer un ours en forêt. Une seule règle : ne pas se laisser emporter par la peur.

On regarde cet homme qu’on aime et il ne nous appartient pas et il ne nous appartiendra jamais et il s’appartient et il est libre et magnifique, il est là, maintenant, il est là et peut-être pas plus tard et c’est maintenant et pas demain qu’il nous faut jouir de lui. Il n’est pas un meuble dans le salon de notre vie organisée, il n’est pas un atout dans notre parti, il n’est pas quelque chose qu’il faille arrêter et installer quelque part comme un animal empaillé. À quoi bon s’assurer du futur en s’entourant de toutes sortes de règles si nous sommes incapables de profiter de la présence de l’autre aujourd’hui ? Selon quelle règle bizarre en profiterions-nous dans dix ans?

 

*Ce texte est tiré du livre « Les luttes fécondes, libérer le désir en amour et en politique », par l’auteure de ce blogue. Il sort en librairie dans deux jours :)

Les luttes fécondes de Catherine Dorion chez Atelier 10
Le couple est une dictature en miniature
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