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Les copains (milliardaires de Toronto) d'abord

TORBMO23
Photo d’archives, Ernest Doroszuk

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Le ministre canadien de l’Infrastructure, Amarjeet Sohi, a annoncé la semaine dernière que la banque des infrastructures –une promesse électorale du parti de Justin Trudeau- allait finalement voir le jour à Toronto. Le communiqué de presse justifiait le choix de Toronto par sa « réputation d’excellence sur la scène internationale à titre de centre du financement des infrastructures ».

Au Québec, la non-sélection de Montréal est une grande déception. Martine Ouellet et le Bloc québécois ont parlé de « mauvaise idée implantée au mauvais endroit ». Le premier ministre Philippe Couillard semblait incrédule devant le fait qu’on ait ignoré le « site idéal » qu’était Montréal, tandis que le Parti québécois et la Coalition Avenir Québec pointaient du doigt son échec. Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain s’interrogeait quant à lui sur la non-influence les libéraux québécois à Ottawa.

Il faudra cependant s’habituer à ce que nos atermoiements et notre quémandage se heurtent à un échec. Il ne peut y avoir qu’une seule métropole au Canada, et ce ne sera pas Montréal. La perte du pouvoir financier québécois ne cesse de s’accélérer depuis plusieurs années. En 1999, on avait déjà cédé à la Ville reine le marché des actions en échange d’une compensation, et Montréal s’était rabattue sur les produits dérivés. En 2008, Toronto a annexé la Bourse de Montréal. De même, s’il doit y avoir un jour une Commission des valeurs mobilières unique, c’est bien à Toronto qu’elle devra se trouver. La Cour suprême a eu beau évacuer cette possibilité en 2011, le commerce évolue à une vitesse telle que le Canada trouvera d’autres moyens d’encadrer ce marché à l’échelle « fédérale », au mépris des priorités des provinces. Dans le cas de cette Banque des infrastructures, environ 3,5 milliards de dollars en contrats échapperont à Montréal au profit de Toronto.

Mais, fondamentalement, quel est ce projet dont l’enveloppe de base représente 35 milliards de dollars ? Outre la question de l’emplacement, s’agit-il d’une bonne idée.

Il est tout à fait vrai que les municipalités ont des besoins, parfois criants, en matière d’infrastructures. En élection, Justin Trudeau promettait une banque qui allait baisser le taux d’intérêt auquel les municipalités empruntent pour financer leurs infrastructures. Bonne idée ! Mais, finalement, le projet qui verra prochainement le jour en est bien loin. Le député conservateur Alain Rayes a bien raison d’affirmer que tout cet argent aurait pu servir directement les municipalités mais que le gouvernement libéral a préféré écouter « ses amis milliardaires à Toronto ».

Car, non, il ne s’agira pas d’une banque qui soutiendra directement les infrastructures mais bien d’un outil visant à ouvrir la porte à l’entrée du privé dans le secteur public. Les capitaux privés, qu’ils soient issus des banques ou des fonds de placement, pourront financer directement les infrastructures publiques. Les actifs seront protégés des risques car l’État canadien garantira les capitaux privé. Autrement dit, si un projet est déficitaire, l’État rembourse tout bonnement le placement privé. 21 milliards de dollars sont prévus à cet effet. Pas surprenant que le milieu des affaires ait été si enthousiaste pour le projet, le réclamant « à grands cris » comme le disait Bill Morneau, voyant dans le secteur public un gigantesque buffet.

Pendant longtemps, les infrastructures ont été mobilisées pour attirer les capitaux et investisseurs étrangers. Le Plan Nord en est un bon exemple, alors que l’État québécois promet des routes et des réseaux d’électricité aux compagnies minières tout en n’exigeant presque rien en retour. Or, on franchit, depuis plusieurs années, un pas supplémentaire : celui de voir l’infrastructure en elle-même comme une occasion d’affaires. Selon cette vision néolibérale, nous serions tous gagnants si les intérêts privés s’additionnent et que chacun ne travaille que pour lui-même. Le bonheur collectif émanerait ainsi de la recherche du profit par et pour chacun.

Le problème, c’est que nous savons très bien, pour avoir déjà joué dans ce film-là, qu’il s’agit de poudre aux yeux. La recette, nous la connaissons car nous avons pu amplement l'expérimenter.

Cette Banque de privatisation n’est qu’un élément facilitant, une étape de plus dans cet effritement du domaine public. Cette idée d’un partage des responsabilités où le public assume les risques tandis que le privé engrange les profits, nous la vivons en Occident depuis des décennies.

Au Québec, nous avons très bien connu les partenariats public-privé (PPP), ces privatisations camouflées en ententes. L’Agence des PPP existe toujours, les entreprises étant invitées à prendre un numéro et à attendre leur tour pour mettre la main sur un service public. Nous savons pertinemment qu’ils n’offrent que davantage de coûts pour moins de services. Nous nous souvenons très bien des dérives potentielles que le modèle du PPP peut entraîner.

La logique de la maximisation du profit ne peut qu’entraîner, dans le domaine public, moins de services, plus de coûts, moins de qualité et moins de sécurité. Est-ce ce que nous souhaitons pour nos ponts, nos routes, nos réseaux d’électricité, notre transport en commun ?

Si vous pensez que non, il nous faudra sensibiliser les Québécois sur cette Banque canadienne de privatisation et militer pour que l’État québécois empêche ses activités chez nous.