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«Inflategate»: l’art de se dégonfler

Après Tom Brady et son "Deflategate", le monde de l'éducation au Québec vit depuis plusieurs semaines son "Inflategate".
Photo AFP Après Tom Brady et son "Deflategate", le monde de l'éducation au Québec vit depuis plusieurs semaines son "Inflategate".

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«Si vous avez l’occasion de faire la démonstration que la loi n’est pas respectée, vous avez la possibilité de le rapporter à la commission scolaire. On va faire en sorte que les gens qui doivent appliquer la loi le fassent. [...] Je ne veux pas que des organisations utilisent l’évaluation pour tenter d’améliorer leur bilan comme institution.» - Sébastien Proulx

La semaine dernière, le ministre a émis sa directive concernant l’évaluation des apprentissages des élèves. Fait surprenant, seules les écoles publiques semblent visées par sa consigne. Si tel est le cas, voilà une directive pour le moins biaisée. Si je dois me rapporter à ma commission scolaire, à qui doit se rapporter l’enseignant d’une école privée ?

S’agit-il d’un écran de fumée ou de simple naïveté? Peu importe. Je n’ai pu m’empêcher d’afficher un sourire narquois devant cette émouvante démonstration d’une foi totale en l’espèce humaine.

C’est un peu comme si le directeur du Tour de France disait aux cyclistes : «Je vous demande de ne pas vous doper. C’est mal. Si vous savez qu’un athlète de votre équipe gonfle ses performances en trichant, il faut le dire. J’ai confiance en vous. Ensemble, nous vaincrons.»

Il y a un peu de pensée magique dans la réaction du ministre... Ce que j’aimerais être pourvu d’une telle candeur.

Tellement, que je suis maintenant résolu à utiliser sa technique divine lors de ma gestion de classe. Imaginez... Je donne une directive à mes élèves et ils obéissent. Ta-dam, problème réglé!

Vous comprendrez que ce fantasme ne correspond pas du tout à la réalité. Je dois travailler un peu plus fort que le ministre afin de modifier le comportement de mes élèves.

Un comportement cache un besoin : celui d’obtenir un événement désirable ou celui d’éviter un événement indésirable. Forcément, on en arrive à la fonction du comportement. Pourquoi agir ainsi?

Je m’évertue donc à intervenir sur cette fameuse fonction secondaire du comportement de mes élèves.

Bref, la directive du ministre ne réglera absolument rien parce qu’elle ne s’attaque aucunement aux causes de ce gonflement des notes : marchandisation de l’éducation, concurrence écoles privées et écoles publiques, palmarès, gestion axée sur les résultats, manque de ressources pour les élèves en difficulté, etc.

De rares dénonciateurs en perspective

Pour reprendre les mots de Paul Journet, «le maquillage de notes réfère en même temps à plusieurs choses : 

1. Quand le Ministère convertit un 58-59 % en note de passage dans ses épreuves provinciales.

2. Quand le Ministère «modère» les notes.

3. Quand l’école adopte une politique d’évaluation qui ajuste à la hausse certaines notes, par exemple pour que 40 % devienne le plancher afin de ne pas «décourager» les élèves.

4. Quand l’enseignant utilise son jugement professionnel pour réviser la note d’un élève (à ce sujet, je vous invite à lire le texte Monsieur le ministre, j’ai triché...).

5. Et enfin, quand un enseignant subit des pressions de l’école ou des parents pour changer une note.»

J’ai déjà discuté des catégories 1-2 et des fonctions de l'évaluation dans mon texte Le réveil des martiens. En ce qui concerne la catégorie 3, elle est fort documentée : les organisations doivent produire un document officiel sur les normes et modalités d’évaluation des apprentissages des élèves. Il n’y a pas de cachette à ce propos.

La catégorie 4 appartient à l’enseignant. Elle est la plus importante, car certaines décisions ont des impacts considérables sur l’avenir d’un individu. Je l’utilise régulièrement et pour diverses raisons.

Par exemple, si je sais que le système informatique local «arrondit» les 58-59 % pour un 60 % au sommaire en juin, je m’arrange pour ne pas laisser mon jugement professionnel à la merci d’un logiciel.

Enfin, la catégorie 5 est celle du calcul vicieux. Celle visée par la directive du ministre Proulx. Des enseignants des écoles publiques et des écoles privées subissent ce genre de pression. Est-ce qu’il y aura des dénonciations?

Les enseignants des écoles privées, pour des raisons évidentes, ne dénonceront pas le gonflement des notes ni d'autres stratagèmes douteux pour augmenter les taux de réussite.

Du côté des écoles publiques, je doute de voir des plaintes arriver sur le bureau de l’employeur. Lors de la gestion d’un événement de la sorte, il me semble qu’une commission scolaire se retrouve en conflit d’intérêts... Ce qui, il va sans dire, ne favorise en rien les confidences explosives.

Au cours de ma carrière, j’ai connu quelques enseignants qui ont vu leurs notes modifiées par certains directeurs. Pour des mauvaises raisons. Est-ce qu’une directive aurait fait une différence pour eux ? J’en doute. 

J’ai également travaillé dans une école privée. Est-ce qu’une directive aurait fait une différence sur le traitement des résultats. J’en doute aussi.

Par contre, la saison des cours d’été arrive à grands pas. Par miracle, des élèves réussiront en quelques semaines ce qu’ils ont été incapables d’accomplir en dix mois. Comme par enchantement, ils auront une belle réussite qui leur permettra de poursuivre au niveau suivant.

Et ça, j’en suis persuadé. Directive ou pas.

 

(note : merci à Marc St-Pierre pour l'utilisation de son expression Inflategate)