/lifestyle/focus
Navigation

Les défis de la police du Nord

Un policier au Nunavik travaille souvent jusqu’à 100 heures par semaine

Kativik
Photo Frédérique Giguère Michel Martin ne regrette pas d’avoir accepté de relever le défi de diriger la police du Nunavik, mais admet quand même s’ennuyer de sa famille. Il revient à Montréal quelques fois dans l’année pour passer du temps avec ses proches.

Coup d'oeil sur cet article

KUUJJUAQ , Nunavik | Isolement, froid, choc culturel, heures interminables, forte présence d’armes à feu et nombreux cas d’intoxication à l’alcool: les défis sont multiples et complexes pour les policiers qui choisissent d’exercer leur métier dans le Nord-du-Québec.

Mais pour les jeunes agents qui embrassent cette carrière au Nunavik, la compensation est alléchante.

«Il font beaucoup d’argent», constate Michel Martin, le chef de police de Kativik.

«En entrant chez nous, ajoute-t-il, ils font facilement 80 000 $ par année avec le temps supplémentaire. Et ça monte vite aussi après ça. Mais ils travaillent très, très fort. »

D’ailleurs, si certains y viennent pour l’aventure ou pour acquérir de l’expérience, la plupart des jeunes policiers qui décident d’aller travailler dans les villages nordiques le font pour l’argent.

Il n’est ainsi pas rare de voir des diplômés de l’École nationale de police s’y rendre pour payer leurs dettes d’études. D’autres se résignent à quitter leurs proches simplement parce qu’ils n’ont pu trouver de poste ailleurs.

10 000 $ de plus

Peu importe leurs motivations, dès leur entrée au service, les policiers de Kativik gagnent 10 000 $ de plus que s’ils étaient à l’emploi de la Sûreté du Québec ou de la police de Montréal.

Qui plus est, les heures supplémentaires sont fréquentes et nombreuses. Ainsi, il n’est pas rare que les nouvelles recrues du nord travaillent des semaines de 100 heures.

À cela s’ajoutent les sacrifices qui viennent avec un poste dans le Nord-du-Québec. Les recrues se sentent généralement isolées, et les activités à faire en dehors du travail sont rares. Le froid glacial est également un facteur non négligeable de l’expérience.

Roulement de personnel

Depuis qu’il a accepté de chapeauter la police du nord, en juin 2015, le chef Martin a constaté le manque d’effectif attribuable au fort taux de roulement dans ses rangs.

«On cherche toujours des candidats, indique l’ancien officier de la SQ. Ce n’est pas fait pour tout le monde, mais c’est gratifiant. Et les gros services viennent chercher mes jeunes policiers à un rythme qu’on a de la difficulté à suivre parce qu’ils savent qu’ils ont appris à être débrouillards et polyvalents.»

En effet, près de la moitié des employés du service policier de Kativik possède moins d’un an d’ancienneté.

La police du Nord

  • Budget annuel : 20 millions $
  • Heures supplémentaires annuellement : 1 million $
  • 65 % des policiers ont moins de trois ans d’ancienneté
  • Presque un policier sur deux a moins d’un an d’expérience

Une population jeune

Population du Nunavik

  • 0-14 ans : 34,3 %
  • 15-29 ans : 28 %
  • 30-64 ans : 34,7%
  • 65 ans et + : 2,9 %

Reste du Québec

  • 0-14 ans : 15,6 %
  • 15-29 ans : 19,4 %
  • 30-64 ans : 49,7 %
  • 65 ans et + : 15,3 %

Source : Le Nunavik en chiffres 2015 - Université Laval

5000 kilomètres pour une simple comparution

Les habitants des villages nordiques qui se font arrêter doivent parcourir jusqu’à 5000 km afin de comparaître devant un juge, puis rentrer chez eux en attendant la prochaine étape.

En effet, les prévenus doivent se déplacer jusqu’au palais de justice de leur district judiciaire, soit à Amos. Mais comme il n’y a aucune liaison directe, on doit recourir aux vols commerciaux et suivre les itinéraires établis par les compagnies aériennes.

Cette réalité donne lieu à des voyages interminables. Par exemple, une personne arrêtée à Ivujivik, le village le plus au nord de la province, devra d’abord parcourir 629 km en avion pour se rendre à Kuujjuaq. De là, elle pourra avoir accès à un vol commercial en direction de la métropole. Pour gagner Amos, elle devra ensuite changer d’avion à Montréal, puis à Saint-Jérôme et à Mont-Laurier.

Trajet: Ivujivik à Kuujjuaq 629 km → Kuujjuaq à Montréal 1452 km → Montréal à Saint-Jérôme 60 km → Saint-Jérôme à Mont-Laurier 180 km → Mont-Laurier à Amos 360 km

Ces expéditions coûtent près de 2,5 M$ en vols, en salaires et en hébergement annuellement, car des policiers doivent absolument accompagner les suspects en transit. Le chef de police Michel Martin estime que cet interminable trajet est insensé. Il aimerait mettre sur pied un projet de pont aérien qui permettrait d’offrir des vols directs du Nord vers Amos.

Vaste comme la France

La superficie du territoire couvert par la police de Kativik est semblable à celle de la France ou de l’Espagne. Pourtant, seulement 48 patrouilleurs assurent la protection de cette vaste zone nordique. Une quinzaine de villages peuplés majoritairement d’Inuits sont disséminés sur ce territoire, qui compte environ pour le tiers de la province.

De l’alcool 10 fois plus cher

Dans plusieurs villages, des quotas sont mis en place par les dirigeants des communautés pour limiter la consommation d’alcool.

Plusieurs se tournent alors vers le marché noir pour contourner les restrictions. Cette contrebande provoque une flambée des prix, et certains produits se vendent jusqu’à dix fois plus cher qu’à Montréal.

Selon le chef Martin, la majorité des vendeurs d’alcool de contrebande ne sont pas originaires des villages nordiques. Il s’agit généralement d’employés de compagnies qui effectuent des livraisons: «Les gens qui sont de passage connaissent la valeur de l’alcool ici», a-t-il dit.

En 2016, les autorités ont saisi pour 304 825 $ d’alcool, majoritairement des spiritueux.

Exemples de prix sur le marché noir
  Bouteille de 375 ml de vodka Bouteille de 750 ml de vodka
Montréal 12,75 $ 21,95 $
Nunavik 100 $ 250 $

Des armes partout

Kativik
Photo Fotolia

En raison du mode de vie traditionnel des villageois, on trouve au moins une arme à feu dans chaque maison, ce qui n’est pas sans conséquence en raison des nombreux problèmes de consommation.

Ainsi, l’an dernier seulement, les policiers de Kativik ont dû mener pas moins de 320 interventions et saisies pour usage négligent ou mauvais entreposage d’une arme. De ce nombre, 217 individus intoxiqués étaient à l’origine de l’intervention.

D’ailleurs, l’alcool est à la base de la majorité des problèmes avec lesquels les policiers du Nord doivent composer.

Sa meilleure arme, le gros bon sens

Carol Chouinard lors d’une vérification de routine avec des villageois avant leur départ pour la chasse.
Photo courtoisie
Carol Chouinard lors d’une vérification de routine avec des villageois avant leur départ pour la chasse.

Dans une région où le renfort peut prendre des heures à arriver et où la plupart des habitants possèdent des armes, le jeune policier Carol Chouinard admet qu’il doit redoubler de vigilance lorsqu’il répond à un appel d’urgence.

Selon lui, le «gros bon sens» est la seule façon de survivre dans cet environnement qui peut parfois devenir hostile.

Le policier de 28 ans avoue que le Nunavik n’était pas son premier choix pour lancer sa carrière. Aventurier dans l’âme, il a néanmoins accepté un poste au

Service de police de Kativik en novembre dernier.

Quand il s’est envolé vers le Nord pour pratiquer le métier de ses rêves, le jeune homme de Québec était loin de se douter qu’il aurait aussi peu de ressource.

Par exemple, quand une intervention dégénère, l’agent Chouinard sait que la seule aide rapide qu’il peut espérer viendra de ses deux collègues en poste dans le village.

S’ils ont besoin d’autres agents, il faudra faire venir ceux en poste dans des villages éloignés, à des heures de distance.

Chasseurs armés partout

Et puisqu’il patrouille dans un territoire où la chasse est ancrée dans le mode de vie traditionnel, il est conscient que les armes à feu sont très nombreuses.

«Quand ils sortent, ils prennent leur carabine avant de prendre leur mitaine», illustre avec humour le chef Michel Martin.

«Chaque fois que j’entre dans une résidence, je sais que les chances qu’il y ait une arme à feu sont élevées», souligne le policier Carol Chouinard

«L’aspect tactique est très important. Quand il y a des couteaux qui traînent sur les comptoirs, je déteste ça, je les range immédiatement», ajoute-t-il.

Son toutou...

À son arrivée dans le Nord, l’agent Chouinard a été déployé dans un village où seulement trois policiers sont en fonction.

«Mon toutou le soir, c’était ma radio. Je n’allais jamais nulle part sans elle parce que c’est très fréquent que tes collègues aient besoin de toi, même quand tu ne travailles pas», relate-t-il.

Malgré la dure réalité que lui offre le Nord-du-Québec, Carol Chouinard adore l’adrénaline qu’il ressent chaque fois qu’un appel entre dans sa radio.

Et déjà, il a des anecdotes à conter.

Peu après son arrivée, dit-il, il a reçu un appel pour une personne suicidaire. Cette journée-là, un blizzard frappait le village de Tasiujaq et la visibilité était nulle.

«On ne voyait qu’à quelques mètres devant. C’était impossible de conduire. Je suis parti avec mon suit de ski-doo et mes lunettes de ski, et j’ai marché dans le village pendant près de trois heures avant de retrouver la personne», raconte-t-il, en mentionnant que l’intervention a eu une fin heureuse.