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Quand les minorités obstinées font l'histoire

Quand les minorités obstinées font l'histoire

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Suite à la publication de ma chronique d’aujourd’hui, certaines personnes m’ont demandé ce que j’entendais lorsque je disais souhaiter qu’une minorité obstinée proteste vivement contre l’état actuel de décomposition de la société québécoise. Dans mon esprit, la chose est simple: lorsque certaines idées sont dominantes dans une société, il faut un certain courage intellectuel et politique pour se lever contre elles et penser à l’extérieur des catégories dominantes, et plus encore, des catégories médiatiquement dominantes. Il faut beaucoup d’énergie pour s’arracher aux fausses évidences qu’on nous impose de mille manières. On nous dit que l'histoire ira nécessairement dans un sens : on décide pourtant de s'engager pour qu'il en soit autrement.

Il en faut encore plus quand on la certitude d’être dans l’opposition pour longtemps et qu’on croit avoir le sens de l’histoire contre soi. Ceux qui croient encore aujourd’hui à l’importance de la question nationale dans la société québécoise sont certainement dans cette situation. Le Québec s’efface peu à peu de la scène de l’histoire dans une étrange indifférence. Le peuple québécois se dévitalise, il se laisse mourir, comme si sa fatigue était telle qu'il voulait seulement se laisser aller à une forme de disparition tranquille. Comment ne pas être révolté par cela quand on a son destin à cœur? Comment ne pas souhaiter que certains Québécois fassent du refus de cette disparition le coeur de leur engagement dans la cité?

Qu’est-ce qu’une minorité obstinée, au sens où je l’entends? C’est un groupe de citoyens qui se rassemble pour proposer une redéfinition des termes du débat public et qui cherche à y introduire une nouvelle question, injustement laissée de côté. Ou alors, ce sont des citoyens qui rappellent qu’une question importante, qui semble lasser le commun des mortels, ne peut être oubliée sans que la qualité du débat public ne se dégrade. On leur dira qu’elle est dépassée et qu’ils sont réactionnaires. Ils ne doivent pas se laisser convaincre d’abandonner. Celui qui entre dans la cité en sachant qu’il sera méprisé ou vigoureusement combattu fait preuve de courage civique. Il va de soi, mais comment pourrait-on même penser le contraire, que cette critique s’inscrit dans les paramètres de la démocratie libérale, qui demeure le cadre le plus évolué pour déployer la vie politique.

Qu’on me permette de donner deux exemples tirés de notre histoire.

Dans les années 1950, la lutte contre le duplessisme n’allait pas de soi. On croyait Maurice Duplessis installé au pouvoir jusqu’à la fin des temps. Un certain fatalisme dominait les esprits. Il fallait du courage et de l’imagination pour penser qu’un autre Québec était possible. On peut penser ce qu’on veut du cité-librisme, qui s’est permis bien des excès rhétoriques, mais ses animateurs ont néanmoins décidé d’assumer une opposition résolue au régime en place. Ils ont critiqué les fondements du régime en remettant en question la vision d’ensemble sur laquelle il s’appuyait.

De la même manière, quand Jacques Parizeau prend la direction du PQ en 1988, le contexte global pousse à écrire la rubrique nécrologique de l’indépendantisme. On croit alors la souveraineté morte et enterrée. Il fallait une immense conviction pour décider d’aller contre le vent et chercher à ramener une option qu’on associait à un vieux nationalisme n’ayant plus rien à dire au Québec contemporain. En 1995, son obstination est passée bien près de conduire le peuple québécois à l’indépendance. Sans Jacques Parizeau, il n’y aurait jamais eu de référendum sur la souveraineté. Cela nous rappelait une chose : un homme, s'il est profondément pénétré d'une idée, peut changer le cours de l'histoire.

Quel est le sens de cette résistance à l’esprit de l’époque que je crois nécessaire? Il s’agit d’abord de rappeler l’importance de la question nationale dans ses nombreuses dimensions alors que nous croyons désormais pouvoir la ranger dans le musée des antiquités intellectuelles. On ne peut accepter qu’elle se dissolve: il faut la garder en vie. Il faut aussi critiquer l’hégémonie du multiculturalisme canadien, qui propose une conception tellement minimaliste de l’intégration qu’elle ne veut plus rien dire et qu'elle transforme la majorité historique francophone en communauté parmi d'autres dans le Québec pluriel, en plus de disqualifier toute forme d'identité collective substantielle. Il faut enfin critiquer cette idée qui veut que le français ne soit plus qu’une langue sur deux dans un Québec converti au bilinguisme obligatoire. C'est en français que doit s'écrire l'avenir de notre peuple.

Il faut s’assurer que quelle que soit la forme qu’il prendra dans la possible recomposition politique à venir, le nationalisme québécois demeure accroché à ses fondements et résiste à sa disqualification morale. On ne pourra pas se contenter de slogans: c’est la pensée nationaliste dans son ensemble qui doit se régénérer, tout comme la pensée fédéraliste s’est pliée à cette nécessité avec la publication du récent manifeste constitutionnel du gouvernement. Soyons honnêtes: ceux qui adopteront cette posture et cette philosophie ne seront pas nombreux. Leur engagement intellectuel en est d’autant plus nécessaire.