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Le jour où j'ai été d'extrême-droite

Quebec
Philippe Melbourne Dufour

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Samedi dernier, j’ai réussi à me faufiler à une réunion politique de ce qu’on appelle un peu bêtement «l’extrême-droite québécoise.» Ceux qui aimeraient lire que l’évènement regroupait de dangereux néo-nazis aux crânes rasés qui lèvent le poing à la moindre insulte ou que j’ai craint pour ma vie seront déçus. Le portrait est plus nuancé.

Le rassemblement, qui réunissait une dizaine de conférenciers, devait à l’origine se tenir au Collège Maisonneuve, mais les menaces persistantes des groupes d’extrême-gauche ont poussé les organisateurs à déplacer le colloque dans un ranch, à près de 50 Km de Montréal. Seuls les détenteurs de billet connaissaient l’emplacement exact.

 

Crier au loup

L’accès au site s’avèrera encore plus compliqué que d’assister au spectacle du 23 juin sur les Plaines d’Abraham! Entrées bloquées, cartes d’identités obligatoires, fouille corporelle, détecteur de métal: La Meute, controversée milice créée en 2015 pour «protéger notre civilisation contre l’islamisme» et qui s’improvise Garda pour l’occasion, ne badine pas avec la sécurité. J’essayais à peine de sympathiser avec l’un de ses membres que deux autres sont apparus devant moi. «Pourquoi tu poses toutes ces questions-là? Tu es venu faire quoi ici?», insistaient-ils bien en selle sur leur kart de golf. «Le jeune militant péquiste déçu du virage multiculturaliste du PQ», que j’étais sensé être, paraissait déjà louche. Pour la suite du colloque, je devrai apprendre à tenir ma langue pour ne pas alimenter encore davantage la paranoïa ambiante.  

Sur le plan politique, La Meute n’est pas à une contradiction près. Venus protéger un évènement, qui se voulait ouvertement souverainiste, certains membres de La Meute, dont plusieurs sont d’anciens militaires, arboraient fièrement la feuille d’érable sur leur veste pare-balles. Sous leur uniforme policier, chacun mettait en évidence leur tatou de patte de loup, signe distinctif du groupe. La Meute a quelque chose de profondément sectaire dont je ne peux dire s’il faut en rire ou en avoir peur.

Mes amis «d’extrême-droite»

En raison des quelques pépins que j’ai rencontrés pour obtenir un billet, je n’ai pu assister à la conférence du controversé YouTubeur pro-liberté d’expression André Pitre, dit Stu Pitt, ni à celle de l’ancien candidat du Parti indépendantiste dans Gouin, Alexandre Cormier-Denis, qui avait fait parler de lui à cause d’une affiche jugée islamophobe.

 

Lorsque je suis arrivé, j’ai plutôt eu droit à un virulent plaidoyer du fondateur du mouvement Intégrité Québec, Stéphane Blais, contre «la classe politique à la solde du monde de la finance.» Selon l’ancien candidat à la mairie de Lévis, les puissantes familles Rothschild et Soros tiendraient en laisse le Canada et le Québec depuis que Pierre Eliott Trudeau a permis à l’État d’emprunter sur les marchés internationaux. C'est à peu près tout ce que j'ai retenu de son discours décousu. L'auditoire avait du mal, lui aussi, à rester captif devant ce tsunami de théories du complot à dormir debout. En fait, Stéphane Blais ne réussira à accrocher le public que lorsqu'il poussa une blague à propos des transsexuels en plein milieu de sa conférence. 

À la pause, j’ai fait la connaissance de la propriétaire des lieux. Julie* n’est membre ni de La Meute ni du Mouvement républicain du Québec, qui organise le colloque, bien qu’elle soit sympathique à certaines de leurs idées. C’est elle qui a proposé d’ouvrir les portes de son ranch tellement elle était enragée que «les antifas s’attaquent à la démocratie en menaçant de perturber une rencontre politique pacifique.»

Elle en payait toutefois le prix le jour de notre rencontre. Des groupes d’extrême-gauche avaient réussi à la retracer et la menaçait par téléphone. «Quand j’ai répondu, c’était un musulman de Concordia», rage-t-elle en fumant sa cigarette nerveusement.

Julie en avait long à dire sur l’Islam, le multiculturalisme, le terrorisme...  «Moi, leur voile, ça ne me dérange pas, mais quand ils nous demandent de payer plus cher pour de la viande halal, là, ça me dérange», tranchait-elle jusqu’à ce qu’Ahmed* vienne s’asseoir avec nous. 

«Ahmed le bleu», comme on le surnomme au sein de la communauté maghrébine, a quitté son Algérie natale il y a plus de 30 ans pour s’installer au Québec. Militant indépendantiste, il dit se sentir chez lui dans ce colloque pourtant qualifié de raciste et xénophobe. Membre du groupe Facebook de La Meute, il rejette aussi du revers de la main les accusations d’islamophobie portées contre le groupe: «Je pense que ce n’est pas en les traitant de tous les noms qu’on va combattre l’ignorance de certains membres. Quand je vois quelque chose qui dérape, je le dis et l’organisation en prend toujours acte.»

Julie et Ahmed ont échangé à propos du vivre-ensemble, de laïcité et de «la manipulation de la religion par les élites politiques.» Nationaliste elle aussi, Julie n’est pas insensible aux propos d’Ahmed, dont les yeux s’illuminent lorsqu’il parle de son attachement à sa terre d’accueil. Progressivement, elle modèrera son discours à propos de l’islam. «Je l’ai ben aimé, lui», me glissera-t-elle après qu’Ahmed ait quitté la table.

 

Quand ça dérape

Jusqu’ici, ma journée se passait plutôt bien, mieux que je l’entrevoyais du moins. Certes, leur nostalgie d’un monde qui n’a jamais existé et leurs scénarios apocalyptiques à propos de l'avenir épuisent, mais les 250 personnes présentes lors ce congrès ne valent pas un tel déferlement de mépris. Ils sont nos voisins, nos collègues, nos parents: des gens ordinaires et innoffensifs, mais qui resentent le besoin de tourner les coins ronds pour atténuer leurs peurs. Pas de quoi parler d’extrême-droite! Jusque là...

Puis, s’est amené Gille Noël, le chef du Parti unité nationale (PUN), une formation politique marginale qui prône un retour aux racines chrétiennes. Il galvanisa la foule lorsqu’il s’en prit aux musulmans et «à leurs valeurs contraires aux nôtres.» Sous les applaudissements, il compara les antifascistes aux Nazis, en ajoutant ensuite que le Québec d’aujourd’hui lui faisait penser à l’Allemagne des années 30. «J’ai honte que ce gars-là soit chez nous», me souffla à l’oreille Julie, avant de quitter la salle, exaspérée.

Les deux conférenciers, à qui je tenais compagnie sur la route du retour vers Montréal étaient, eux aussi, gênés des propos tenus par Gilles Noël. «Il faut absolument qu’il y ait du montage. Ça pourrait revenir contre nous», laissera tomber l’un d’eux, visiblement inquiet que le colloque ait été filmé. «Peu importe ce qu’on va leur dire, les gens veulent juste avoir des émotions quand on leur parle», rétorqua l’autre, cynique et sourire en coin. 

Et il a malheureusement raison! Les gens que j’ai rencontrés samedi ne demandent qu’à croire en quelque chose. Comme ils n’ont plus foi en nos politiciens et encore moins dans «les médias traditionnels», ils sont prêts à croire en n’importe quoi, en n’importe qui. Et c’est là que l’extrême-droite entre en jeu.  

*Julie et Ahmed sont des prénoms fictifs.