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Les courriels de Donald Junior mettent la famille Trump dans le pétrin

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Photo AFP

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Les révélations sur les contacts entre le fils de Donald Trump, son gendre et son directeur de campagne et des Russes qui leur promettaient des informations compromettantes sur Hillary Clinton plongent la Maison-Blanche dans une crise grave et les excuses concoctées pour les minimiser ne font rien pour améliorer les choses.

Quoi qu’en disent les apologistes du président Donald Trump, les derniers développements dans l’affaire de l’ingérence russe dans la campagne de 2016 sont très mauvais pour le président et ils aggravent une crise qui promet de continuer à prendre de l’ampleur au fur et à mesure que de nouvelles pièces viendront s’ajouter au puzzle. L’ironie de la situation est intéressante. Alors que la campagne de Donald Trump cherchait à tirer des informations incriminantes des courriels d’Hillary Clinton, c’est un bref échange de courriels entre Donald Trump Junior et un associé britannique de la famille qui risque de précipiter le scandale de la filière russe vers les premières accusations formelles à l’endroit de membres très proches de l’entourage du président.

Il est désormais admis par tous à Washington que les services de renseignement russes étaient à l’origine des attaques informatiques contre la campagne d’Hillary Clinton et de la dissémination massive de fausses nouvelles qui visaient à nuire à sa campagne. Avant cette semaine, il n’y avait pas de preuves de collusion entre la campagne Trump et ces efforts russes et tous les membres de l’entourage de Trump, y compris le président, ont démenti avec véhémence qu’il y ait eu quelque contact que ce soit avec des agents russes pendant la campagne. Manifestement, ils ne disaient pas la vérité, car une rencontre a bel et bien eu lieu et des éléments de preuves concrets sont là pour le soutenir.

En bref, le dernier tournant dans la filière russe concerne une rencontre entre une avocate russe et trois membres de la garde rapprochée de Donald Trump, tenue à la Trump Tower de New York, le 9 juin 2016. Étaient présents : Donald Trump Jr, Jared Kushner (gendre du président, aujourd’hui conseiller spécial à la Maison-Blanche) et Paul Manafort (alors directeur de campagne de Trump), d’une part, et l’avocate Natalia Veselnitskaya, son interprète et un autre individu dont le nom n’a pas été dévoilé mais qui aurait été lié à l’espionnage russe aux États-Unis. Même si la portée de cette rencontre a été minimisée par l’équipe Trump, l’échange de courriels qui l’a précédée la rend particulièrement problématique.

 

Des renseignements russes pour salir Hillary? J’adore!

Pour l’essentiel, les courriels envoyés par Rob Goldstone, un Britannique que la famille Trump a connu lors du concours de Miss Univers à Moscou en 2013, annoncent à Trump fils qu’une avocate russe souhaiterait le rencontrer pour lui passer des informations compromettantes sur Hillary Clinton recueillies par le gouvernement russe dans le cadre de ses actions pour aider la campagne de Trump. Au lieu de s’insurger contre une telle offre et de sonner une alarme devant l’affirmation que le gouvernement russe pourrait agir dans l’ombre pour aider la campagne de son père, le jeune Trump s’exclame « I love it! » et accepte d’emblée de rencontrer l’avocate au nom de la campagne. Or, la loi électorale américaine interdit explicitement de solliciter, d’accepter ou de recevoir toute forme d’assistance (qu’il s’agisse d’argent, de biens, de services ou de renseignements privilégiés) de la part d’un gouvernement étranger. Sans compter le fait qu’il était manifeste dans le message de Goldstone que les renseignements en question n’avaient pas été acquis par des moyens légaux.

Donc, en plus d’ouvrir la porte à des nouvelles investigations sur d’autres contacts possibles entre des membres de l’équipe électorale de Trump et des agents russes, ces courriels apportent une preuve tangible que le fils Trump et ses collaborateurs ont accepté de recevoir des renseignements de ces intermédiaires russes, ce qui est explicitement illégal. De plus, le gendre de Trump, Jared Kushner, avait omis de mentionner cette rencontre lorsqu’il a rempli les formalités d’embauche comme conseiller à la Maison-Blanche. Or, le fait d’omettre sciemment des renseignements de cette nature dans un examen de sécurité du FBI peut être considéré comme un acte criminel passible d’une peine de cinq ans d’emprisonnement. Kushner a depuis corrigé rétroactivement ces formulaires en y ajoutant de très nombreux contacts omis, mais cela n’empêche pas que ces dernières révélations le mettent dans l’eau très chaude.

Ces deux situations délicates sont problématiques pour Donald Trump. Sur le plan strictement juridique, si le président n’est pas lui-même directement impliqué dans l’affaire (du moins pas pour le moment), les accusations potentielles auxquelles pourraient faire face ses deux proches l’exposent à la tentation d’entraver le cours de la justice, ce qui pourrait le mettre dans une situation semblable à celle qui a entraîné la chute de Richard Nixon.

Sur le plan politique, ces derniers développements sont dévastateurs pour Donald Trump. Alors qu’il avait toujours nié l’ingérence russe dans l’élection, le consensus des agences de renseignement a fini par lui faire admettre du bout des lèvres que cette ingérence avait eu lieu. Maintenant, après qu’il ait toujours nié tout contact entre sa campagne et quelque agent russe que ce soit, il est forcé d’admettre que des contacts ont eu lieu. Même si on n’arrive pas à faire inculper ses proches de crimes ou d’infractions graves, il flotte au-dessus de son élection des odeurs de trahison qu’il n’arrivera sans doute jamais à dissiper complètement. On est aussi en droit de se demander si la possibilité que les Russes aient des informations compromettantes en main sur le compte de Trump expose le président à des formes de chantage dont les conséquences sont difficiles à évaluer.

Les molles excuses du clan Trump

Suite à la publication de ces courriels, il est intéressant d’entendre le concert des excuses présentées à la défense de Donald Trump Jr. Certains parlent d’un complot ourdi par les démocrates pour embarrasser Trump. Ridicule. Pourquoi auraient-ils alors attendu des mois après la défaite de leur candidate pour exposer au grand jour les contacts entre les Russes et l'équipe Trump? Plusieurs commentateurs, dont le président lui-même, à mots couverts, mettent le tout sur le dos de l’inexpérience du fils Trump, qui était un novice en politique. Si c’était le cas, l’expérimenté directeur de campagne, Paul Manafort, aurait pu le ramener à l’ordre, mais il n’en a rien fait. Il faut aussi dire que si le tout se retrouve devant les tribunaux, l’ignorance de la loi constituerait une bien faible défense.

L’excuse la plus répétée, que le président lui-même a présentée lors de sa conférence de presse à Paris, est que tout le monde aurait fait la même chose dans le feu de l’action si on leur proposait de l’information compromettante sur l’adversaire. C’est ça, la politique, après tout. Ça joue dur. Faux. Le consensus qui se développe est que la réponse la plus appropriée à l’offre faite à Donald Jr aurait été de signaler aux autorités fédérales que des agents étrangers offraient d’intervenir illégalement dans l’élection. C’est du moins ce qu’a affirmé le candidat de Trump à la direction du FBI en audience devant le Congrès mercredi.

C’est aussi historiquement faux. En effet, en 1968 les soviétiques étaient alarmés par la perspective de l’élection de Richard Nixon à la présidence et leur ambassadeur à Washington aurait, selon ses mémoires, offert l’aide de son gouvernement au démocrate Hubert Humphrey, aide que ce dernier s’empressé de refuser. À propos, on essaie aussi de faire croire qu’il aurait été illogique pour Vladimir Poutine d’appuyer Donald Trump à la présidence, mais les faits montrent clairement que son intérêt a été servi par la victoire du républicain (voir ma chronique d’hier: «Le rêve de Vladimir Poutine»).

À court d’arguments, on finit toujours par dire que c’est la faute à Obama, car il n’en a pas assez fait pour stopper l’ingérence russe dans l’élection. Ça ne veut rien dire, mais ça fait du bien. L’autre échappatoire facile des apologistes de Trump est de dire qu’on n’a pas été aussi sévère à l’endroit des courriels d’Hillary Clinton, malgré le fait que ces derniers ont occupé la part du lion de la couverture médiatique de la candidate démocrate du début à la fin de sa campagne. Ou encore, comme le fils Trump dans ses réponses aux questions complaisantes du réseau Fox News, on dit que tout ça c’est beaucoup de bruit pour rien.

L’accumulation inexorable des faits

Non, ce dernier épisode de l’affaire de l’ingérence russe dans l’élection américaine de 2016 et de la potentielle collusion qui aurait pu exister entre ces efforts et la campagne de Donald Trump n’est pas banal. On a beau dire que la politique n’est pas un jeu pour les enfants de chœur, il y a certaines balises bien établies qui, lorsqu'on les dépasse, font basculer le jeu dans une tout autre dimension. S’il n’est pas encore démontré hors de tout doute raisonnable que la campagne de Donald Trump a définitivement dépassé ces bornes, l’accumulation des faits mène inexorablement de plus en plus loin dans cette direction.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM