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Nos aînés attendent la mort seuls

Il y a urgence d’agir contre la solitude qui guette les aînés, alors que le tiers vit isolé et est délaissé au Québec

Suzanne Otis, âgée de 67 ans, fait des casse-tête dans la salle commune de son édifice à logements pour se désennuyer. L’aînée vit seule et ne reçoit jamais de visite.
Photo Hugo Duchaine Suzanne Otis, âgée de 67 ans, fait des casse-tête dans la salle commune de son édifice à logements pour se désennuyer. L’aînée vit seule et ne reçoit jamais de visite.

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Ignorés et oubliés, des centaines d'aînés du Québec meurent complètement seuls... Si seuls qu’on ne les retrouve parfois qu’un mois plus tard. Une mort indigne, dénoncent des experts, qui sonnent l’alarme sur le problème grandissant de l’isolement des personnes âgées.

Le tiers des aînés du Québec vivent seuls, souvent incapables de sortir de leur appartement ou de leur chambre de CHSLD. « Ils ne voient personne et personne ne s’intéresse à leur sort », lance le coroner Raynald Gauthier, qui voit urgence d’agir. Le Journal s’est entretenu avec quatre aînées qui vivent cette solitude au quotidien afin de jeter la lumière sur ce problème de santé publique.

Le coroner Gauthier vient d’ailleurs de publier un rapport dévastateur sur une femme de 65 ans de Trois-Rivières, qui ne recevait pas d’appel ou de visite, dont la mort n’a été constatée qu’un mois plus tard, quand une odeur pestilentielle s’échappait de son logement.

Ces tristes cas ne sont plus rares, selon M. Gauthier. D’ailleurs, le bureau du coroner dénombre actuellement une centaine de corps d’aînés non réclamés.

« C’est un peu indécent de laisser des gens mourir chez eux sans que personne s’en aperçoive. »

Cette mort dont personne ne se soucie, voilà le pire cauchemar de Suzanne Otis, qui vit seule dans son petit appartement d’un HLM de l’arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal.

« Je n’ai jamais de visite et je ne sors presque pas. Je voudrais juste que quelqu’un m’amène faire un tour chez eux ou au restaurant », souffle la sexagénaire, les yeux rivés au sol.

« Mourir avant le temps »

« La société québécoise n’a aucune idée de l’ampleur du problème [...] On ne réalise pas que c’est une vraie souffrance, on dit que l’ennui, ce n’est rien à côté du cancer, mais c’est comme mourir avant le temps », dénonce sans équivoque la directrice générale de l’organisme Les Petits Frères, dédié aux aînés.

Caroline Sauriol. Directrice générale Les Petits Frères
Photo Martin Chevalier
Caroline Sauriol. Directrice générale Les Petits Frères

Selon Caroline Sauriol, l’isolement est une véritable maladie. « C’est quelque chose qui nous arrive, ça nous tombe dessus au fil de deuils et de pertes », explique-t-elle, donnant l’exemple d’une hanche cassée qui force un aîné à déménager.

« Ce n’est pas parce qu’ils l’ont souhaité », insiste-t-elle, à propos de ce problème de santé publique qui guette surtout les femmes, puisqu’elles vivent plus vieilles.

« Le gouvernement ne peut pas remplacer les familles », déclare quant à lui le ministre de la Santé Gaétan Barrette, assurant du même coup que son gouvernement s’intéresse au problème.

« L’isolement, ça commence par l’isolement de sa propre famille », remarque l’ancien médecin. Les nombres de visites dans les CHSLD, dit-il, ne sont « pas très élevés ».

Il y a déjà une quantité « impressionnante » de bénévoles, remarque-t-il, et des douzaines de programmes financés par le gouvernement. Pour le coroner Gauthier, il faut les faire connaître et les financer, car le temps presse pour contrecarrer l’isolement des Québécois qui sont toujours plus nombreux à vivre de plus en plus vieux.

Aussi nocive que l’obésité et le tabac

Démence, AVC et malnutrition guettent les aînés qui vivent seuls. Pourtant, malgré ces dangers bien réels, la solitude est trop souvent banalisée, dénoncent des experts.

Aussi nocive que l’obésité ou que de fumer 15 cigarettes par jour, selon des études américaines, la solitude ne fait cependant pas l’objet d’autant de sensibilisation et de prévention dans la province, déplorent les experts.

André Tourigny. Docteur
Photo DIDIER DEBUSSCHERE
André Tourigny. Docteur

« Il y a beaucoup d’attitudes et de croyances là-dessus. Le commun des mortels et même les gens du réseau [de la santé] peuvent croire que c’est normal, en vieillissant, d’être isolé socialement, mais ce ne l’est pas et il faut lutter contre ça », soutient le Dr André Tourigny, de l’Institut sur le vieillissement et la participation sociale des aînés (IVPSA).

Non seulement le taux de mortalité est plus élevé chez les aînés qui sont seuls, mais il s’agit aussi d’un facteur de risque pour la maltraitance, les laissant vulnérables aux abus ou à la fraude.

Le gériatre David Lussier croit lui aussi que « beaucoup plus pourrait être fait pour sortir les aînés isolés de chez eux ».

Perte d’autonomie

« Ce qu’on veut éviter le plus chez les personnes qui vieillissent, c’est la perte d’autonomie, et l’isolement est un facteur de risque, car moins on est stimulé, plus il y a de chances d’avoir des pertes de mémoire », poursuit le médecin.

Il y voit aussi un risque de malnutrition.« Si on est isolé, souvent on va moins bien manger, parce que c’est moins stimulant de manger seul », souligne-t-il.

Le médecin ajoute que la pauvreté peut aussi empêcher un aîné de se déplacer ou de participer à des activités. Il faut aussi un transport efficace et abordable.

Mais avant tout, il faut combattre l’âgisme, croit André Tourigny, qui dit que la société n’a pas une bonne image du vieillissement.

Un aîné doit sentir qu’il peut participer à la vie sociale et communautaire, soutient l’expert.

 

Jamais elle n’a pensé vivre si longtemps... toute seule

Vincenza Delisi se dit chanceuse d’avoir toute sa tête à 97 ans, mais trouve le temps long

Fabyola Stiven (à gauche) et Vincenza Delisi (à droite) se rencontrent simplement pour jaser toutes les semaines. C’est la seule visite que reçoit l’aînée et qui n’a rien de médicale.
Photo Hugo Duchaine
Fabyola Stiven (à gauche) et Vincenza Delisi (à droite) se rencontrent simplement pour jaser toutes les semaines. C’est la seule visite que reçoit l’aînée et qui n’a rien de médicale.

Âgée de 97 ans, Vincenza Delisi a enterré tous ses proches. Jamais l’aînée de Laval ne pensait vivre aussi longtemps, seule et confinée dans un fauteuil roulant.

« Je suis assise ici du matin au soir et je regarde les murs », confie Mme Delisi, partagée entre la colère et l’ennui. Le plus frustrant, dit-elle, c’est qu’elle a encore toute sa tête malgré son âge.

Veuve depuis 20 ans et sans enfant, cette Italienne au franc-parler a longtemps su garder une vie active avec ses amis et ses proches. Mais tout est parti en fumée, il y a quatre ans, quand elle s’est cassé la hanche.

« Ç’a tout tué, quand je suis tombée infirme », laisse-t-elle tomber, en étouffant ses sanglots.

Mme Delisi raconte qu’elle se trouvait à l’hôpital quand une préposée pressée lui a accroché les deux pieds avec la marchette qu’elle transportait.

Elle a dû se résigner à quitter la résidence pour aînés autonomes où elle habitait depuis quelques années, puisqu’elle n’avait pas les services adéquats pour son fauteuil roulant.

« J’ai trouvé ça dur », dit-elle à propos de son déménagement. Déracinée et loin des amis qu’elle côtoyait, Vincenza Delisi sort maintenant si rarement, qu’elle ignore même dans quel quartier de Laval elle réside.

Nulle part seule

« Je ne peux pas aller nulle part toute seule, ça prend toujours quelqu’un pour me pousser. Je peux prendre le transport adapté, mais encore, ça me prend quelqu’un et c’est de la trouver cette personne », explique la nonagénaire, qui ne veut rien de plus que d’aller passer un avant-midi à se promener dans les allées d’un Walmart.

Puis, même si elle a des neveux et des nièces, dit-elle, ils travaillent tous et ils sont occupés.

« À l’âge que j’ai, c’est dur de trouver de nouveaux amis, tout le monde est plus jeune que moi », raconte celle qui s’étonne encore de penser qu’elle pourrait bientôt souffler 100 bougies.

Cette solitude qui l’étouffe est nouvelle pour Mme Delisi, qui a travaillé 20 ans au magasin Eaton entourée de femmes. Elle a arrêté quand son mari, qui travaillait pour le Canadien Pacifique, a pris sa retraite et préférait qu’elle reste à la maison avec lui.

Incapables d’avoir des enfants, son mari et elle ont fait le tour de plusieurs couvents pour adopter un enfant, mais les astres n’étaient pas alignés. Le père de Mme Delisi a aussi vécu 15 ans avec le couple avant de mourir.

C’est après la mort de son mari, parti trop tôt en seulement trois jours en 1998, que Mme Delisi a découvert l’organisme Les Petits Frères. Elle aimait les dîners en groupe ou encore les sorties organisées à Oka auxquels elle participait fréquemment.

Aujourd’hui, c’est une bénévole de l’organisme qui vient à elle, une fois par semaine, pour égayer un peu ses journées.

Elle trouve en elle une grand-mère

Fabyola Stiven visite une fois par semaine Vincenza Delisi depuis plus de deux ans et la jeune femme a trouvé en elle la grand-mère qu’elle n’a jamais connue.

« C’est la première fois que j’ai un lien avec quelqu’un de plus âgé, car je n’ai jamais été proche de mes grands-parents », raconte la femme de 32 ans.

D’origine haïtienne, Mme Stiven est née au Québec, alors que ses grands-parents sont toujours restés loin d’elle sur l’île des Caraïbes.

C’est justement pour combler ce besoin qu’elle a choisi Les Petits Frères, quand elle a tenu à faire du bénévolat. « Je voulais aider et contribuer, et ça m’a interpellée », dit la comptable.

Coup de foudre

Ce fut d’ailleurs comme un coup de foudre entre Fabyloa Stiven et Vincenza Delisi. « Au début, on n’est pas jumelé, car ils essaient de nous matcher avec des gens qui ont la même personnalité, mais c’est la première à qui j’ai parlé et ça a cliqué », poursuit-elle.

« Elle est très gentille Fabyola », renchérit Mme Delisi en hochant la tête.

Environ une fois par semaine, Mme Stiven visite sa « vieille amie » et aucun sujet n’est tabou pour les deux femmes. Elles discutent de politique et de religion sans détour.

Intégration

« Elle est d’origine italienne, de 97 ans, et moi d’origine haïtienne de maintenant, mais on a des points en commun sur l’intégration ici », dit-elle.

Avec Fabyola Stiven, Mme Delisi a aussi trouvé une oreille attentive. « Il y a des jeunes qui aiment nous entendre parler et qui veulent savoir comment c’était dans le vieux temps, mais d’autres ça ne les intéresse pas », souligne l’aînée.

Elle se sent moins seule grâce à son chien

Ginette Sénécal tient dans ses mains son petit terrier blanc appelé Poupoune.
Photo Hugo Duchaine
Ginette Sénécal tient dans ses mains son petit terrier blanc appelé Poupoune.

Si Ginette Sénécal se sent moins seule depuis quelques mois, c’est grâce à Poupoune, le petit terrier blanc qui partage maintenant sa vie.

« Je ne parle plus toute seule et ça me fait quelqu’un à dorloter », lance en riant la femme de 66 ans, qui vit dans un HLM de l’Est de l’île de Montréal. Même si elle n’a pas suivi les conseils d’un médecin en faisant l’acquisition d’un chien, plusieurs experts le recommandent aux aînés qui sont isolés.

Déménagement

Mme Sénécal a déménagé à Montréal il y a cinq ans, après avoir longtemps vécu dans Lanaudière, où elle a cumulé les emplois d’agente de sécurité et d’aide auxiliaire pour des enfants en difficulté.

Même si elle a choisi la ville pour ses services de proximité, elle se sent encore trop souvent limitée. Souffrant d’arthrose chronique, les longues marches lui sont impossibles.

« Je pourrais prendre le transport adapté, mais je ne veux pas tourner en rond pendant une heure au Jean Coutu en attendant qu’il revienne me chercher », souligne-t-elle.

Elle va à l’épicerie en taxi, par exemple, mais elle vient aussi de faire la demande pour un quadriporteur afin de se promener un peu dans son quartier.

Car sinon, elle occupe ses journées en jouant à divers petits jeux sur l’ordinateur pour passer le temps. « La vie est plate », reconnaît-elle simplement.

Elle parle souvent à sa fille et ses deux petites-filles, mais comme elles habitent à Granby, elle ne les voit que trois fois par année environ. « Elles sont occupées, avec l’école, le travail et la maison, je le comprends », explique Mme Sénécal.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle a appelé son petit chien Poupoune. C’est le surnom qu’elle donnait à ses petites-filles et c’est en quelque sorte leur absence, que l’animal vient un peu combler.

Une invitation à souper changerait sa vie

Tout ce que souhaite Suzanne Otis, c’est qu’on l’invite à souper...

Pas tous les soirs, juste une fois de temps en temps. Mais ce genre d’invitation, l’aînée de 67 ans les compte chaque année sur les doigts d’une seule main. Tout comme les visites et les appels qu’elle reçoit chez elle.

« Ça arrive que je ne parle à personne toute une journée », confie-t-elle candidement.

Ses seules sorties, dit-elle, sont d’aller à l’épicerie et à la messe une fois par semaine.

Depuis six ans, elle a un petit appartement dans un HLM de l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. Même dans son vaste immeuble, entourée d’autres locataires, Mme Otis se sent souvent invisible.

Pour passer le temps, elle tricote ou elle fait des casse-têtes dans la salle commune de son édifice à logements. Les soirs, ce sont les joueurs du Canadien ou les prisonnières d’Unité 9 qui lui tiennent compagnie devant sa télévision.

« Les fins de semaine, je vois les gens autour qui partent dans leurs familles, mais moi je reste toute seule », observe-t-elle à contrecœur.

Orpheline depuis de nombreuses années, elle a deux frères, qui vivent loin de Montréal, et quelques cousins.

Famille éloignée

Elle se trouve chanceuse si elle réussit à les voir une fois par année. Mais elle ne leur en veut pas pour autant. « Ils ont tous leur famille, leur vie, je comprends », mentionne Mme Otis.

« J’ai passé le temps des Fêtes seule, j’ai eu beaucoup de misère à trouver une place où aller. Ma cousine m’a reçue chez elle, mais juste deux semaines après », poursuit-elle.

La sexagénaire n’a pas non plus un grand réseau d’amis. « Ce sont plutôt des connaissances », décrit-elle. Elle a vécu toute sa vie de prestations d’aide sociale, l’empêchant de tisser des liens avec des collègues de travail, par exemple.

Elle fait partie des Associés montfortains au sanctuaire Marie-Reine-des-cœurs, où elle a rencontré certaines de ses connaissances, qu’elle appelle à l’occasion, mais « pas très longtemps ».

Faible revenu

L’été lui permet de se déplacer plus facilement. Ses problèmes d’arthrite et d’équilibre la forcent à marcher avec une canne, mais l’hiver avec la glace ou lorsqu’il pleut, elle a toujours peur de tomber.

« Je prends des taxis, mais je ne peux pas aller trop loin, car il ne faut pas que ça me coûte trop cher », explique-t-elle.

Son faible revenu l’empêche aussi d’avoir accès à internet sur son vieux portable, qui lui sert juste à jouer à quelques jeux pour passer le temps.

Encore autonome et en assez bonne santé, elle ne craint pas de mourir bientôt, même si elle a souvent l’impression de mourir d’ennui.

Les popotes roulantes sont aux aguets

Viviane Dubé se fait livrer un repas de la popote roulante cinq jours par semaine.
Photo Hugo Duchaine
Viviane Dubé se fait livrer un repas de la popote roulante cinq jours par semaine.

Quand Pierre Renaud livre les repas de la popote roulante de Laval, il est souvent la seule visite que va recevoir un aîné de toute sa journée.

« Une petite madame chétive m’a déjà demandé de lui rendre service. Elle m’a tendu une bouteille de gouttes pour les yeux qu’elle était incapable d’ouvrir, puis m’a dit “vous faites ma journée” », se souvient avec émotion le policier à la retraite de 69 ans.

Il livre tous les mardis à bord de son Hyundai Santa Fe, les repas du Service bénévole d’entraide Vimont-Auteuil (SBEVA). Avec ses quelque 150 dîners préparés chaque jour, il s’agit de l’une des plus grandes popotes roulantes de la province.

Pour la directrice du SBEVA, Roselyne Forget, les livreurs de repas comme Pierre Renaud deviennent alors « les yeux de la famille et des services de santé ».

Ainsi, chaque carton de livraison contient un numéro à appeler au cas d’urgence, si un aîné ne répond pas à la porte ou semble plus confus qu’à l’habitude.

Aucun proche

« C’est arrivé qu’une personne frappe à la porte et n’entende pas de réponse. Elle est entrée et elle a trouvé l’aînée par terre inconsciente », raconte-t-elle. Après avoir appelé le 911, ce sont les proches qui sont contactés.

« Mais ça arrive qu’il n’y ait aucun proche au dossier, alors on appelle le CISSS », explique Mme Forget.

Cette dernière remarque de plus en plus d’aînés seuls, qui se sentent isolés, même s’ils habitent de vastes tours d’habitation.

C’est pourquoi Pierre Renaud prend au moins un cinq minutes avec chaque personne à qui il livre un repas, une soupe et un dessert.

Solitude

Âgée de 83 ans, Viviane Dubé est l’une de ses résidentes d’un centre pour aînés de Laval qui reçoit un repas cinq jours par semaine.

Veuve depuis 30 ans, elle assure que la lecture et la télévision l’empêchent de s’ennuyer, tout comme ses deux sœurs qu’elle côtoie encore souvent.

« Quand je veux voir du monde, je descends en bas », souligne-t-elle.

Par contre, elle ressent une certaine solitude à cause de sa santé. « Je manque de capacités », admet-elle, ne se sentant pas la force de participer aux activités de groupe.

 

Attendre que le téléphone sonne

Germaine Babin, 82 ans, a toujours peur de déranger ses proches

Germaine Babin a perdu, il y a près d’un an, une amie avec laquelle elle faisait de rares sorties, comme aller à la Place Versailles. Elle n’y a pas remis les pieds depuis.
Photo Hugo Duchaine
Germaine Babin a perdu, il y a près d’un an, une amie avec laquelle elle faisait de rares sorties, comme aller à la Place Versailles. Elle n’y a pas remis les pieds depuis.

Germaine Babin regarde parfois son téléphone et espère qu’il se mette à sonner, juste pour avoir quelqu’un à qui parler pendant cinq minutes.

« Des fois c’est ennuyant, je pleure plus souvent qu’à mon tour », confie l’aînée de 82 ans, qui peut passer des journées entières sans parler à personne.

Celle qui se décrit comme « une vraie vieille fille », vit seule depuis 30 ans dans le même appartement d’une coopérative d’Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal.

Originaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, elle a toujours habité avec ses parents, même quand elle travaillait comme opératrice téléphonique ou au bureau de poste.

Elle les a suivis à Montréal quand ils ont eu envie de vivre en ville à la retraite. Elle a un frère qui habite à Laval et une sœur qui est encore au Saguenay.

Mme Babin sait qu’elle pourrait décrocher le téléphone et les appeler, mais elle a toujours peur de déranger.

« Je suis faite de même », dit-elle en haussant les épaules. Même chose pour ses voisins qu’elle côtoie lors des réunions de sa coopérative.

« Je trouve que j’ai l’air niaiseuse [...] je vais leur parler de quoi. Eux discutent de leurs enfants, de leur travail, des chums qu’ils n’ont plus et qu’ils veulent avoir, pis moi... », laisse-t-elle tomber en baissant les yeux, incapable de trouver quelque chose à raconter sur sa vie.

Germaine Babin trouve son quotidien entre les quatre murs beiges de son appartement plutôt redondant.

« Ce que j’ai fait il y a 50 ans, ça les intéresse-tu ? », se demande-t-elle, trop réservée pour leur poser la question.

Mort

Avec l’âge, le réseau social s’effrite d’année en année, comme le remarque Mme Babin. Elle avait une amie avec qui elle aimait aller à la Place Versailles pour magasiner. Mais depuis la mort de celle-ci, au mois d’août, elle n’a pas remis les pieds dans le centre commercial.

Ses problèmes aux hanches la confinent aussi à son logement puisque, lors des jours de pluie ou de neige, elle a peur de tomber et de se faire mal, surtout qu’elle n’a plus de médecin de famille depuis cinq ans.

Le CLSC, dit-elle, est incapable d’en recruter de nouveaux. Une chance, poursuit-elle, que la pharmacie a renouvelé sa prescription pour ses médicaments contre le diabète, mais elle n’a aucun suivi.

Prêts à payer 90 $/h pour un câlin

Cindy Kennedy, une veuve âgée de 59 ans, se repose sur les genoux d’Hasnain Bashir, dont elle a découvert les câlins grâce à un cadeau de sa fille.
Photo Hugo Duchaine
Cindy Kennedy, une veuve âgée de 59 ans, se repose sur les genoux d’Hasnain Bashir, dont elle a découvert les câlins grâce à un cadeau de sa fille.

Des aînés se sentent si seuls qu’ils sont prêts à payer jusqu’à 90 $ et à faire plus de 100 kilomètres de route seulement pour recevoir un câlin.

« C’est quelque chose de naturel dont tout le monde a besoin, mais dans notre société nous avons tous notre bulle et c’est tabou de toucher une autre personne. Il y a un manque d’affection », observe le fondateur de l’entreprise CuddleMe, Hasnain Bashir.

Inhalothérapeute au Centre universitaire de santé McGill, c’est la solitude des patients qu’il voyait quotidiennement qui lui a donné l’idée de fonder son entreprise, en décembre 2014.

Vermont

L’an dernier, l’homme de 30 ans et les quatre « câlineuses » qui travaillent avec lui ont reçu 150 clients, dont la moitié sont des aînés.

« Dernièrement, nous avons eu une cliente de 75 ans du Vermont, aux États-Unis », explique M. Bashir. L’aînée isolée a fait la route et déboursé 90 $ pour s’étendre une heure sur un sofa à côté de lui dans un petit appartement de Rosemont qu’il loue pour ces rencontres.

Les règles sont claires, assure M. Bashir : toute avance sexuelle est interdite. Les câlins se font seulement habillés, et une bonne hygiène corporelle est non négociable.

Parfois, les clients ont juste envie de parler à quelqu’un sans se sentir jugés, ajoute-t-il.

C’est le cas de Cindy Kennedy, une retraitée de 59 ans et veuve depuis neuf ans, qui trouve parfois « l’hiver long ».

« Ça fait du bien de parler à quelqu’un qui est là pour t’écouter, que tu n’as pas à impressionner », dit-elle, allongée sur un sofa, la tête posée sur les genoux d’Hasnain Bashir, qui lui caresse les cheveux.

C’est sa fille qui lui a d’abord offert un certificat-cadeau de CuddleMe, sachant que la quinquagénaire s’ennuyait par moments dans sa vaste tour de logements de l’ouest de l’île.

Maintenant, Mme Kennedy s’offre des câlins « de temps en temps ».

Si la clientèle de CuddleMe était à l’origine surtout constituée d’aînés, Hasnain Bashir voit maintenant de plus en plus de personnes âgées de 25 à 45 ans, surtout des hommes.

« Les gens sont seuls, dit-il, même s’ils ont Facebook ou un cellulaire, les gens ne se parlent plus. »

Ailleurs dans le monde

Peuples autochtones

Les aînés autochtones sont souvent perçus de comme de grands sages, qui offrent de bons conseils aux jeunes générations. Par contre, si l’âgisme ne nuit pas aux Premières Nations, les conditions de vie, souvent dans des réserves isolées posent un tout autre défi pour les aînés qui manquent souvent de soins comme l’ont souvent dénoncé des experts.

Brésil

Même les sociétés où les aînés vivaient habituellement avec leurs enfants se transforment, souligne l’anthropologue spécialisée dans le vieillissement, Annette Leibing. Elle se trouve actuellement au Brésil, où les personnes âgées n’étaient que rarement placées dans des centres. Mais avec les femmes qui travaillent et les petits appartements urbains, c’est devenu de plus en plus difficile de garder ses parents vieillissants à la maison.

France

Depuis 2004, une loi oblige les enfants d’un devoir envers leurs parents. Cette loi a vu le jour à la suite d’une canicule qui a tué des milliers de personnes, alors que les hôpitaux débordaient et que des enfants sont restés indifférents au sort des aînés. Un Français peut être coupable de délaissement s’il ne veille pas à la santé et à la sécurité de ses parents.

Italie

L’anthropologue Annette Leibing de l’Université de Montréal remarque que des sociétés valorisent davantage la vieillesse que le Québec. Par exemple, les Italiens ont énormément de respect pour la « nonna », la grand-mère et matriarche de la famille qui en mène souvent très large dans les décisions.

Japon

Il n’est pas rare pour des parents de vivre avec leurs enfants toute leur vie. Dans plusieurs pays asiatiques comme le Japon, mais aussi la Chine ou l’Inde, la mentalité répandue veut que les enfants prennent soin de leurs parents. Au Japon, il existe aussi des téléphones intelligents pour aînés avec de plus gros caractères, comme les affiches de certains commerces. Par contre, puisque la tradition veut que les parents restent avec leurs enfants, il peut manquer de ressources comme nos CHSLD. L’anthropologue montréalaise Annette Leiping cite l’exemple d’une amie asiatique qui a dû retourner dans son pays vivre avec son père trop vieux pour rester seul.

Corée du Sud

Pour les Coréens, vieillir est une célébration. D’ailleurs, lorsqu’une personne atteint l’âge de 60 ans, une grande fête est organisée. Avec le vieillissement de la population, les 70es et 80es anniversaires sont aussi désormais célébrés en grand.

Des solutions déjà en branle

Un vélo, une ville

Suzanne Otis, âgée de 67 ans, fait des casse-tête dans la salle commune de son édifice à logements pour se désennuyer. L’aînée vit seule et ne reçoit jamais de visite.
Photo courtoisie

Implanté dans quelques arrondissements montréalais et dans certaines banlieues, Un vélo, une ville, propose à des aînés d’embarquer sur des triporteurs conduits par des jeunes, afin d’aller se promener ou de faire des commissions pendant l’été, pour briser l’isolement.

Visites d’amitié

L’organisme communautaire Le Chez-Nous de Mercier-Est compte sur des bénévoles qui font des visites amicales chez des aînés isolés. Pendant une heure ou deux, ils peuvent jaser, tricoter ou prendre une marche ensemble. De plus, une bénévole appelle régulièrement les aînés inscrits pour prendre de leurs nouvelles.

CHSLD et garderie

Suzanne Otis, âgée de 67 ans, fait des casse-tête dans la salle commune de son édifice à logements pour se désennuyer. L’aînée vit seule et ne reçoit jamais de visite.
Courtoisie

Depuis plus de 20 ans, le Manoir Soleil à Chambly est un CHSLD qui abrite également une garderie de six enfants. La présidente, Nancy Gaudet, dit qu’après ses enfants ce sont maintenant ses petits-enfants qu’elle voit sur les lieux. Des activités sont organisées entre les aînés et les enfants pour que les générations apprennent à se connaître et pour aider à combattre l’âgisme.

Ville-amie des aînés

Un total de 102 projets au coût d’un peu plus d’un million de dollars seront financés cette année par le gouvernement, dans le cadre de ce qu’il appelle sa démarche Municipalité amie des aînés (DAMA). Parmi les projets qui pourraient voir le jour : des maisons multigénérationnelles, des loisirs pour aînés et des campagnes de sensibilisation.

Quelques chiffres

♦ 1,5 million de personnes de 65 ans et plus au Québec

♦ 32%: Le tiers des personnes (32 %) de 65 ans et plus vivent seules

♦  40%: Cette proportion s’élève à 40 % chez les 75 ans et plus
 
Si parmi les personnes de 65 à 74 ans, plus du tiers (35 %) des femmes vivent seules et 15 % des hommes sont dans cette situation, c’est le cas de plus d’une femme sur deux (52 %) de 75 ans et plus comparativement à 24 % des hommes du même âge.
 
♦ Près d’un Québécois de 75 ans et plus sur quatre n’a pas d’ami sur qui compter. En comparaison, cette proportion est sous la barre du 5 % chez les 25-34 ans.
 
♦ Lors d’une semaine normale, 31 % des personnes de 65 ans et plus vivant dans un domicile privé n’ont aucun contact avec leur famille (communication ou visite). Cette proportion s’élève à 44 % pour les contacts avec les amis.
 
Sources : Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec