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Ce que je ferais aux gars de «La Meute»

Ce que je ferais aux gars de «La Meute»

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Au fil de mes promenades à travers le monde, j’ai visité quelques zones à majorité musulmane (Bosnie, Kosovo, Turquie, Kurdistan, Tatarstan).

Quelque chose revenait toujours : l’accueil et la chaleur humaine. Les gens semblaient vraiment vouloir que nous nous sentions bien chez eux. Plusieurs nous invitaient dans leur demeure : tapis, thé, conversations lentes mélangées de phrases mimées, d’anglais tout croche et d’éclats de rire.

– Est-ce vrai que chez vous, vous pouvez vivre avec quelqu’un de l’autre sexe sans y être marié?
– Oui! Chez vous, ils paraissent mal, ceux qui font ça?

C’était un réel plaisir partagé que de laisser libre cours à notre curiosité pour poser des questions franches.

Puis, il y a eu cette fois. Dans la campagne bosniaque, nous avions pris sur le pouce un monsieur qui nous invita à souper chez lui. Sa mère me trouvait belle, n’arrêtait pas de me faire des compliments en me flattant les joues et les bras, m’entourait d’affection comme si j’étais sa petite-fille. Elle tenait absolument à me mettre un foulard, sur les épaules au moins. Nous mangeâmes comme des rois dans cette maisonnette entourée de champs clôturés à cause du danger de mines. La conversation tournait autour de questions philosophiques, je me souviens qu’elle allait loin.

Quand nous partîmes, je voulus serrer la main de ce monsieur intelligent et chaleureux. Mais lui leva ses mains en l’air et me dit, de l’air le plus désolé du monde : « Je ne serre pas la main des femmes, je suis musulman pratiquant ». Tandis qu’il voyait apparaître la consternation sur mon visage, le sien se remplissait d’inquiétude. Il se mit à répéter, avec des yeux tendres et angoissés : « Est-ce que vous comprenez? Est-ce que vous comprenez? »

C’était difficile de ne pas me sentir insultée : refuser une main tendue, pour l’occidental moyen, représente un affront clair. Sur la route, après, une grosse déception me pesait dans le ventre. J’avais tellement apprécié la rencontre avec cet homme! Et lui n’a même pas voulu me serrer la main, juste parce que je suis une femme! J’expérimentais le dommage bien réel que pouvait causer quelques secondes de choc culturel, sans que personne n’ait eu de mauvaise intention.

Des moments comme ça, les immigrants de fraîche date qui n’ont pas été élevés à l’occidentale en vivent tous les jours chez nous. Des boules dans le ventre, des incompréhensions, des gestes ordinaires qui leur parviennent tout croche.

Sans parler du rejet non pas accidentel, mais intentionnel qu’on leur envoie parfois à la figure.

Il m’arrive de les regarder, ces couples musulmans qui promènent leur bébé dans leur nouveau quartier avec l’expression fuyante de ceux qui ne se sentent pas encore chez eux, en me disant, ouf, non seulement ils sont désorientés comme le sont les immigrants, mais en plus, ils débarquent dans un environnement médiatique et social purulent qui fait que plein de gens les regardent avec un mépris et un dégoût tout droit sortis de l’Europe des années 30.

Ça me fait de la peine. J’aurais aimé, j’aimerais, qu’on pense nous aussi vraiment à ce qu’ils se sentent bien chez nous. J’aurais aimé, j’aimerais que nous ayons nous aussi cette fierté.

Si j’étais magicienne, je prendrais les gars de «La Meute» et je les pitcherais deux par deux sans aucune cenne, avec juste le linge qu’ils ont sur le dos, au milieu d’une campoune perdue d’un pays musulman. Aweyez, débrouillez-vous. Ayez besoin des gens. Soupirez de soulagement parce qu’une petite famille vous prend sous son aile pour vous désaltérer et vous sortir de là.

Une bonne dose de vulnérabilité, ça irrigue même les coeurs trop secs qui voient le diable partout sauf dans leur propre peur de l'inconnu.