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Tuerie de la mosquée six mois plus tard: sept balles qui ont changé sa vie

Chaque jour depuis la tragédie, Aymen Derbali, désormais paralysé, se dit hanté par le regard du tueur

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Photo Simon Clark Aymen Derbali a reçu à bout portant une balle au menton, trois dans le ventre, une au bras, une près du cœur et une autre qui est toujours coincée dans le haut de son dos dans sa moelle épinière.

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« Je n’oublierai jamais son visage. Ces images me reviennent tout le temps en tête. Il était vraiment déterminé. »

Six mois, jour pour jour, après l’attentat à la grande mosquée de Québec, Aymen Derbali s’est confié au Journal. L’homme de 40 ans revient de loin. Le soir de l’attentat, ce conseiller en technologie de l’information a reçu sept balles en essayant de dissuader le présumé tireur Alexandre Bissonnette de s’en prendre à ses « frères ». Dans les heures qui ont suivi la tragédie, il a été qualifié de héros par plusieurs pour avoir tenté de désarmer le tueur, comme l’épicier et géologue Azzedine Soufiane, qui y a laissé sa vie.

Chaque jour depuis, le quadragénaire est hanté par le regard du tueur.

« J’ai essayé que le nombre de victimes soit minimisé. J’ai attiré son attention vers moi », a-t-il relaté au Journal dans la première entrevue accordée depuis le triste soir du 29 janvier dernier.

« Je le fixais du regard. J’étais très proche de lui », ajoute-t-il, la voix faible et brisée.

Une balle dans la moelle épinière

Aymen Derbali a reçu à bout portant une balle au menton, trois dans le ventre, une au bras, une près du cœur et une autre qui est toujours coincée dans le haut de son dos dans sa moelle épinière. Des fragments de balles sont aussi toujours encastrés dans son corps. Son geste courageux aura sans doute sauvé la vie à plusieurs fidèles qui se trouvaient derrière lui.

« On était vraiment pris au piège. Tout le monde pensait qu’il serait la prochaine victime. Il aurait pu tuer plus de monde. Lorsqu’il a voulu tirer sur d’autres personnes, son réservoir était vide. Il s’apprêtait à tuer une personne qui cachait une petite fille sous son corps », explique Aymen assis dans son fauteuil roulant.

Nous l’avons rencontré à l’Institut de réadaptation physique de Québec, où il séjourne depuis qu’il est sorti de l’hôpital. Chaque jour, il multiplie les séances de physiothérapie et d’exercice afin de retrouver une certaine dextérité dans le haut de son corps et apprendre à vivre sans l’usage de ses jambes.

Depuis peu, le diagnostic est tombé : le père de trois enfants ne marchera plus jamais. Il n’en demeure pas moins que c’est un miracle qu’il ait ouvert les yeux à nouveau après avoir été plongé deux mois dans un profond coma qui avait été provoqué par les médecins.

« Mon heure n’était pas venue », dit-il.

Horreur et justice

Le réveil n’a toutefois pas été facile. Cloué à son lit d’hôpital, Aymen était aux prises avec de fortes angoisses et faisait constamment de mauvais rêves.

« Le premier mois, je dormais avec des médicaments. Insomnie, anxiété... Le fil des événements me revenait tout le temps », explique-t-il, les yeux pleins d’eau, baignés par ces tristes souvenirs.

Encore aujourd’hui, il entend les coups de feu et les voix des personnes qui étaient à la mosquée ce soir-là. Il revoit mourir devant ses yeux Aboubaker Thabti, son grand ami tunisien. Il entend les cris de détresse, les voix de ses frères.

Pour Aymen, il est difficile de pardonner à l’auteur de cette tuerie. L’important, mentionne-t-il, c’est que « justice soit faite ». Selon lui, le tireur avait bien planifié son acte. « Tout était prémédité », précise l’homme.

Il espère que l’accusé ne plaidera pas « la folie momentanée », assurant que le soir de l’attentat, Alexandre Bissonnette semblait en plein contrôle de ses moyens. « Il était déterminé. Puis, il était venu faire du repérage au préalable. »

Vivre ensemble

Aymen a encore de la difficulté à croire qu’un tel geste a pu se produire à Québec, une ville qu’il qualifie de paisible et qui l’a accueilli il y a 16 ans. Et, après avoir vu cette horreur, il avoue craindre de nouveaux gestes haineux et il est inquiet pour ses enfants. Mais, cette peur, il veut la combattre et prône la paix.

« Il faut continuer de vivre en harmonie avec nos concitoyens québécois. Il faut continuer à ouvrir nos portes et braver la peur et la crainte », a-t-il terminé, fixant son regard mélancolique au sol.

Besoin d’une nouvelle résidence - Famille chamboulée

Le long chemin vers le retour à la maison est parsemé d’embûches pour Aymen Derbali, sa femme et ses trois enfants. Ils devront quitter leur appartement situé au quatrième étage pour une maison adaptée à la nouvelle condition physique du père de famille.

Le père d’enfants de 8 ans, 4 ans et 18 mois n’aime pas quémander. Lorsqu’on lui demande si sa famille a besoin d’aide, il refuse d’en parler.

La communauté s’est déjà mobilisée afin de lui donner un coup de main.

Il y a aussi eu des dons qui aideront la famille à se refaire une vie dans une résidence adaptée à leur nouvelle réalité.

Il reste cependant encore beaucoup de travail avant qu’Aymen puisse revenir auprès des siens.

Il devra passer les six prochains mois à l’Institut en réadaptation physique. « Il y a beaucoup de choses à faire », admet-il.

Pas question pour lui et ses proches de quitter la ville de Québec, même après la tragédie. « J’aime le calme de la ville et la sérénité. Malgré ce qui s’est passé, l’islamophobie n’est pas très présente. On sent qu’on est en sécurité, mentionne-t-il. Pour ma famille... Je veux le meilleur environnement pour mes enfants. »

Depuis l’attentat, plusieurs membres de la famille sont également venus donner un coup de main à sa femme, Nedra Zahouani. Cette dernière avoue que toute l’aide possible est la bienvenue.

grande mosquée de Québec: des mesures de sécurité exceptionnelles

Mohamed Labidi, le président du Centre culturel islamique de Québec.
Photo Didier Debusschère
Mohamed Labidi, le président du Centre culturel islamique de Québec.

Les mesures de sécurité sont maintenant omniprésentes à la grande mosquée de Québec, alors qu’une quinzaine de caméras, des blocs de béton et des portes automatisées ont fait leur apparition six mois après l’attentat.

« Les blocs de béton, ç’a été offert par un Québécois à la suite d’un attentat en Angleterre », a expliqué Mohamed Labidi, le président du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ). Ainsi, aucun véhicule ne peut circuler devant l’entrée de la mosquée et attaquer les fidèles qui entrent ou sortent de la prière.

De nombreuses mesures de sécurité ont été ajoutées à la mosquée, comme des caméras et des blocs de béton.
Photo Didier Debusschère
De nombreuses mesures de sécurité ont été ajoutées à la mosquée, comme des caméras et des blocs de béton.

Plus de caméras

Au total, 16 caméras sont installées autour et dans le Centre culturel, où on peut voir les stationnements et les pièces du lieu de culte. Une salle de contrôle, où les responsables peuvent visionner les images en temps réel, a été reconfigurée.

« Les caméras ont été ajustées et revues par des professionnels », a précisé M. Labidi. De plus, un écran est installé à l’entrée de la mosquée. Durant les prières, un agent de sécurité est sur place afin d’observer les allées et venues ainsi que pour ouvrir la porte aux gens.

Aussi, au début du mois de mai, un système de portes sécurisées a été installé. Il faut maintenant une carte magnétique pour pénétrer dans le lieu de culte. Sinon, vous devez sonner et attendre qu’un responsable vienne ouvrir.

Toutefois, malgré toutes ces nouvelles mesures de sécurité, la peur hante toujours la communauté musulmane.

« On essaie de leur passer le message qu’il y a une certaine forme de sécurité », a signifié M. Labidi.

 Six mois après les tristes événements, on peut toujours voir des traces de balles à l’intérieur du bâtiment.
Photo Didier Debusschère
Six mois après les tristes événements, on peut toujours voir des traces de balles à l’intérieur du bâtiment.

Traces

Des traces de l’attentat demeurent toujours visibles dans la mosquée, six mois après les événements. Des vestiges que les fidèles voient chaque jour. Par exemple, trois impacts de balles sont très apparents dans les vitres principales du lieu de culte.

Les responsables du CCIQ ont décidé de ne pas les réparer immédiatement en raison du projet d’agrandissement qui devrait commencer à l’automne.

La façade du bâtiment sera complètement remise à neuf.

Il y a encore une trace de balle dans la porte de la salle de bain. « Il y a un miraculé qui était dans la salle de bain lors de la tragédie, relate M. Labidi. Il est tombé face à face avec l’assaillant. Il a eu le réflexe de se coller sur le mur afin d’éviter la balle. »