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Les musulmans veulent pouvoir avoir le choix de leur cimetière

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Mohamed Kesri travaille depuis maintenant 20 ans pour que la communauté musulmane de Québec puisse avoir un cimetière.

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Après 20 ans de combat afin d’inaugurer un cimetière musulman à Québec, le responsable du projet garde espoir et assure qu’il ira jusqu’au bout de son mandat afin que la communauté puisse avoir le choix de son lieu de sépulture.

Algérien d’origine, Mohamed Kesri est établi au Québec depuis plus de 30 ans et marié à une Québécoise.

Depuis 20 ans, il travaille afin de trouver un terrain pour que le Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) puisse en faire l’acquisition, par l’entremise d’une transaction privée, et y fonder un cimetière.

«Une fois que le décès approche, les gens vont pouvoir choisir. C’est un choix individuel finalement. Ce n’est pas le choix d’un organisme, d’une mosquée ou d’une société. C’est dans le testament des gens que ça va être écrit», relate M. Kesri.

«Peut-être que même moi je n’irai pas dans un cimetière musulman, alors que j’étais responsable du projet. Ce que je veux, c’est avoir le choix », explique-t-il en entrevue au Journal.

Un droit

L’idéal pour la communauté est de trouver un terrain déjà zoné cimetière et qui est à vendre.

Pour le moment, le projet est tombé à l’eau chaque fois qu’une transaction était sur le point de se conclure.

Or, ce que veut la communauté, dit-il, c’est avoir les mêmes droits que les autres religions ou organisations qui ont des cimetières de confession.

Il ne s’agit pas d’un accommodement, souligne M. Kesri, mais d’un droit, surtout que la communauté veut faire l’acquisition d’un terrain de manière privative. «On veut être égal. La charte des droits et libertés nous donne ce droit. On n’impose pas aux gens de venir dans notre cimetière», illustre l’arpenteur-géomètre à la retraite.

Espoir

Il y a un mois, M. Kesri a démissionné de son poste au conseil d’administration du CCIQ afin de passer plus de temps avec sa femme. Toutefois, il a gardé le mandat du cimetière.

«Moi, je représente un organisme. Si je ne le voulais pas, je ne l’aurais pas pris. Mais, je ne le fais pas à titre personnel. Les gens qui vont me juger, ils me jugeront comme représentant de la communauté musulmane, du CCIQ», relate-t-il.

«Le temps fait son affaire»

L’amour, les valeurs universelles et la stabilité politique ont mené la famille Kesri à s’établir à Québec, dans un environnement paisible et sécuritaire pour élever ses enfants.

Mohamed Kesri, responsable du projet de cimetière, est un exemple parfait de l’intégration au Québec. « Je pense que ça ne peut pas être plus que ça. Je ne suis pas un conservateur, je suis marié à une catholique. Je fais des compromis et elle fait des compromis. Les enfants, ils décident. Ils ne pratiquent ni à droite ni à gauche. On ne se casse pas la tête. Ils ont les valeurs universelles », souligne-t-il.

Histoire d’amour

M. Kesri est tombé en amour avec une Québécoise, catholique, alors qu’il étudiait à l’Université Laval grâce à une bourse d’arpenteur-géomètre de son pays, dans les années 1970.

Le couple s’est uni civilement en Algérie, car M. Kesri devait y retourner faire son service militaire et travailler.

Puis, après une douzaine d’années en Afrique du Nord, ils sont revenus s’installer avec leurs deux très jeunes enfants à Québec, en raison de la situation politique qui était tendue. La même journée qu’ils ont acheté leur première maison, le premier ministre René Lévesque est décédé, se rappelle-t-il.

Patience

Jamais il ne s’est senti en danger à Québec. Il ne croit pas non plus que les Québécois sont intolérants, au contraire.

Il soutient toutefois que le Québec pourrait être plus patient avec les immigrants qu’il accueille. «Ici, on me pousse, avec mon bagage culturel, à être assimilé tout de suite», dit-il. Or, il affirme que le temps fait son travail et que les immigrants de deuxième génération sont, de prime abord, des Québécois.

«Mes enfants, ils ont l’air de Québécois de souche. Voyez, le temps fait son affaire. Il faudrait que les Québécois soient plus patients. Il n’y aura plus ce problème, parce que nous, les premiers, nous allons mourir et nos enfants seront assimilés par la langue, la façon de vivre, par la façon de penser», conclut-il.

Les politiciens ont brisé leurs promesses

Le rejet du projet de cimetière déçoit la communauté

Mohamed Labidi, président du CCIQ, se dit déçu par la classe politique, mais rappelle que «la sympathie des gens est toujours là».
Photo Stevens LeBlanc
Mohamed Labidi, président du CCIQ, se dit déçu par la classe politique, mais rappelle que «la sympathie des gens est toujours là».

La page est difficile à tourner pour la communauté musulmane de Québec, six mois après la tuerie, surtout à la suite des messages haineux reçus à la mosquée et le rejet du projet de cimetière à Saint-Apollinaire.

«Les blessures ne sont pas tout à fait guéries, surtout avec le résultat du référendum», soutient Mohamed Labidi, le président du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ).

«Ç’a rouvert les plaies. Il y a de la tristesse. Le malaise persiste dans la communauté», indique-t-il en entrevue au Journal.

Il affirme également que les politiciens ont brisé les promesses qu’ils avaient faites dans les jours suivant la tragédie. «On attend la concrétisation de certaines promesses de nos élus, comme le projet de cimetière. On nous a dit : “Vous l’aurez votre cimetière”. On voit que, finalement, nous sommes toujours dans l’impasse», explique-t-il.

Il rappelle cependant qu’à la suite de l’attentat, la communauté musulmane de Québec a bénéficié d’un gigantesque élan de générosité et d’appuis de la part des Québécois.

«Jusqu’au référendum, nous pensions que nous avions de grandes ouvertures de la société. Ce référendum vient brouiller les cartes. On revit beaucoup de mauvais souvenirs», dit M. Labidi.

Cette incompréhension s’est aggravée avec le colis haineux reçu à la mosquée la semaine dernière.

M. Labidi sait que «ce n’est pas toute la société qui est comme ça», mais qu’une très faible minorité «est aveuglée par de fausses idées».

En réalité, dit-il, le mouvement de soutien est toujours présent. «La sympathie des gens est toujours là. Elle se manifeste toujours. Tout le temps, nous avons des gens qui viennent nous conforter, relate M. Labidi. L’union avec les gens progresse malgré ces embûches.»

Les Guinéens aussi

La communauté guinéenne, qui a perdu deux de ses membres lors de l’attentat, est également très déçue du résultat du référendum sur un cimetière. Le président de l’Association des Guinéens de Québec, Souleymane Bah, dénonce l’extrême prudence de la classe politique.

«Je pense que les politiques n’ont pas joué leur rôle pour arriver à conscientiser [la population]», indique-t-il, se disant déçu que d’autres maires du Québec ne se soient pas levés pour défendre la volonté des musulmans de posséder un cimetière qui leur est consacré.

«Il ne faut pas avoir peur de se mouiller en politique», lance-t-il.

— Avec la collaboration de Dominique Lelièvre