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Complicité contagieuse

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1er septembre 1987. Un trio de jeunes femmes de caractère, partageant le même appartement, prenait l’affiche dans notre petit écran. Nous avons vu Judith, Hélène et Claude, puis Carmen, entrer dans le monde adulte grâce à Chop Suey, une comédie de situation de Christian Fournier dont le succès a été instantané à Télé-Métropole (TVA) jusqu’en 1994.

« Pourquoi Chop Suey ? Je me disais que ces filles-là avaient les traits de caractère d’un bon chop suey : le liant de la sauce, le côté plus grano des fèves germées et le piquant de la viande, raconte l’auteur (avec Ginette Tremblay) et créateur de la série, Christian Fournier. Ça a pris un mois à faire accepter le titre ! »

À l’époque, Fournier écrivait un autre téléroman à succès, Peau de banane, avec son père, Guy ­Fournier. « Après 5 ans, je sentais que j’avais fait le tour et j’avais envie de développer ma propre série autour de Marie-Soleil Tougas, qui avait commencé toute jeune comme comédienne dans Peau de banane. Marie-Soleil était une autodidacte, travaillante, talentueuse et pleine d’énergie. Quasi parfaite. Elle avait tout le potentiel pour être une vedette. » Elle a été présente tout au long des auditions pour lui choisir des collègues de jeu avec lesquelles elle serait complice.

Marie-Soleil incarnait Judith, une fille dynamique, étudiante en communication. Valérie Gagné était Hélène, mannequin à ses heures et ­secrétaire. « Valérie ne voulait pas passer l’audition, se rappelle ­Christian Fournier. Elle avait joué dans Jamais deux sans toi, mais doutait de son talent. » Anne Bédard a été Claude les trois premières saisons. Isabelle Miquelon prit sa place dans l’appart en incarnant Carmen, une avocate peu conventionnelle. « J’ai fait une entrée à la Indiana Jones, se souvient Isabelle Miquelon. Carmen défendait la veuve et l’orphelin. Dans ses loisirs, elle faisait du trekking, elle sortait avec un gars plus jeune ­(Pascal Auclair) toujours en rollerblade avec lequel elle a eu un bébé. »

Filles modernes

C’était des filles modernes. « On n’avait pas vu ça encore à la télévision des filles colocs, rapporte Fournier. Je m’étais inspiré d’une cousine qui étudiait à Lionel-Groulx et qui partageait un appart. Je trouvais la dynamique entre filles plus ­intéressante que celle des gars. C’était une occasion de montrer le vécu de jeunes adultes de l’époque dont je faisais partie. »

« Ce sont tellement de beaux souvenirs les années de Chop Suey, affirme Isabelle Miquelon. Les trois filles, on était les straight women, mais autour de nous, les personnages, interprétés par de grosses pointures, étaient complètement fous. Marcel Leboeuf qui jouait notre concierge faisait toujours des entrées à la théâtre d’été ! »

Jean Côté, c’était le gars un peu niais, mais toujours très présent pour ses locataires. « Il était très naïf, avoue Marcel Leboeuf. Christian avait aimé l’immense naïveté que je lui avais apportée dès les premières émissions. Il avait un côté clownesque, était à la merci des autres. Ça ne faisait pas très longtemps que j’étais sorti de l’école de théâtre et c’était dans mes grosses années d’improvisation à la LNI. Je me permettais de déborder du scénario surtout dans les ouvertures et les fermetures de scènes. Les techniciens riaient. Le réalisateur savait que c’était payant et me laissait aller. Très modestement, j’avais l’impression de faire un peu du Olivier Guimont. »

« Au début, ça me faisait perdre tous mes moyens, rigole Isabelle Miquelon. Mais ça me permettait de “lousser” mon côté très préparé, de me rendre disponible. J’ai d’ailleurs beaucoup appris de Marie-Soleil à ce niveau-là. »

Une famille de fin de semaine

Quand on parle aux artisans de Chop Suey, le mot famille est souvent évoqué. « On répétait 2-3 jours par semaine et, comme Marie-Soleil était encore aux études et Valérie au Conservatoire de musique, on enregistrait les fins de semaine, se souvient Isabelle Miquelon. » Parallèlement, la comédienne tournait le téléroman Jeux de société à Radio-Canada puis, la série Lance et compte, alors que Marie-Soleil faisait aussi Les débrouillards. « À un moment, on pouvait tourner jusqu’à 32 scènes par jour. Nos loges étaient dans le studio donc on faisait nos changements de costumes très rapidement. On était une petite équipe, mais très liée. Des gens formidables ! Quand ça s’est terminé, j’ai vraiment eu l’impression de perdre une famille.

J’ai vécu ma première grossesse sur ce plateau. Le réalisateur, Gaétan Bénic, a déjà tout changé le calendrier pour m’accommoder, ce qui n’était pas évident avec la distribution qu’on avait. Nous étions tous des gens occupés. »

Louisette Dussault, Michel Daigle, Suzanne Champagne, Guy Jodoin et Marc Labrèche ont notamment fait partie de la distribution. « On était une gang qui s’aimait beaucoup, confirme Marcel Leboeuf. Marie-­Soleil organisait toujours des partys chez elle. Elle a commencé la série ado et elle l’a finie jeune adulte. Elle vivait à 110 milles à l’heure. »

Briser des tabous

Si Chop Suey était plutôt dans la bonne humeur contagieuse, ­abordant le travail, l’amitié, l’amour et la famille de trois filles dans le vent, ça n’a pas empêché son auteur d’illustrer un thème sérieux, la maladie. « J’ai eu envie de présenter un défi à Marie-Soleil, affirme Christian Fournier. Comme autodidacte, elle avait développé certains réflexes et je m’étais dit que l’occasion était belle pour la déstabiliser un peu. Je l’ai confinée à un fauteuil roulant quand on a diagnostiqué une sclérose en plaques à Judith. À l’époque, on m’a traité de fou en me disant que je ne pouvais pas mettre quelqu’un de malade dans un sitcom. Mais j’étais têtu. Et on m’a donné raison, car les commentaires positifs ont été nombreux. J’en ai d’ailleurs encore des échos aujourd’hui. » Fournier est, depuis 25 ans, président du C.A. de la Société de la sclérose en plaques section Laurentides.

« Marie-Soleil était très exigeante. On s’était rendu dans un centre de réadaptation. Elle avait fait un premier essai en fauteuil roulant chez André Viger. Ça lui a permis d’aller dans d’autres gammes d’émotion, de trouver des nuances. »

Le leg de Marie-Soleil

Tous ceux qui ont côtoyé ­Marie-Soleil Tougas le disent, cette rencontre demeure mémorable. « C’était ma première expérience en comédie, raconte Isabelle Miquelon. Elle aimait me déstabiliser dans le décompte avant les scènes. Elle m’a appris le moment présent. Elle avait un certain complexe de ne pas avoir de formation et pour les scènes plus dramatiques, quand elle avait moins confiance, elle savait qu’elle pouvait s’appuyer sur moi. Elle était ­naturelle et spontanée. Elle n’entre dans aucune catégorie. Elle avait des qualités humaines inouïes. »

« Ma fille Laurence est souvent venue sur le plateau de Chop Suey. Marie-Soleil l’aimait beaucoup. On avait développé une belle amitié. Quand elle s’est retrouvée à Fort Boyard, j’ai participé à l’émission et j’avais emmené ma fille, lui promettant de visiter le fort. Pour des raisons de sécurité, elle n’a pas pu. Pour la consoler, Marie-Soleil était partie en ville avec elle. Au retour, elle était pimpante. J’ai demandé à Marie-Soleil ce qu’elle lui avait dit. Qu’un jour elle serait comédienne, m’a-t-elle répondu. Ma fille avait 10 ans. Trois jours après le décès de Marie-Soleil, elle nous annonçait à sa mère (Diane Lavallée) et moi, son désir d’être comédienne. Elle a légué à Laurence une petite phrase qui lui a permis de faire son chemin. »