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Crise nucléaire et comédie noire

Crise nucléaire et comédie noire
AFP

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Quand les choses vont mal à la maison pour un président américain, la tentation peut être grande de fabriquer une crise à l’étranger. Quand la crise en question met en cause l’arme nucléaire, ça devient d’autant plus sérieux. Ça n’empêche pas que pour comprendre la situation actuelle, il peut être utile de faire un détour par la comédie.

Si vous êtes mystifié par la crise qui s'intensifie entre les États-Unis de Donald Trump et le régime nord-coréen de Kim Jung-un, je vous suggère de faire un petit détour par le cinéma. Si vous cherchez des films qui peuvent aider à comprendre cette crise, oubliez «Dunkerque» et prenez le temps de découvrir ou de redécouvrir deux classiques du cinéma politique américain: «Des hommes d’influence» (Wag the Dog) et «Docteur Folamour» (Doctor Strangelove). Ces deux comédies noires géniales et irrésistibles vous feront rire aux éclats, mais elles vous feront aussi réfléchir.

Quand la queue secoue le chien

Littéralement, l’expression Wag the Dog réfère à une situation où la réalité ne compte plus et où on perçoit que c'est la queue qui secoue le chien. Dans la comédie noire qui porte ce titre beaucoup plus évocateur dans sa version originale, le président est pris les culottes baissées dans un scandale à deux semaines de l’élection. Son conseiller engage alors un producteur de Hollywood pour créer de toutes pièces une guerre imaginaire contre l’Albanie pour rallier l’opinion derrière lui. Le film est tordant, mais quand on y réfléchit un peu, on rit jaune. En effet, le film «Wag the Dog» est sorti en 1997 juste avant que Bill Clinton soit entraîné dans l’affaire Lewinski (dont je vous épargnerai les détails). Pendant cette affaire, le président Clinton avait déclenché l’opération «Desert Fox» en Irak, commandé des attaques intensives au Soudan et en Afghanistan et intensifié l’engagement des États-Unis et de l’OTAN en ex-Yougoslavie. À l’époque, plusieurs commentateurs avaient noté à quel point ces opérations tombaient à point pendant le processus de destitution du président au Congrès.

Ce n’était ni la première ni la dernière fois qu’un président utilisait sa marge de manœuvre en politique étrangère pour détourner l’attention d’une situation intérieure peu reluisante. Par exemple, après la cuisante défaite des démocrates aux élections de mi-mandat de 2010, Barack Obama avait tourné le gros de son attention vers la politique étrangère, avec des résultats mitigés. George W. Bush n’a pas vraiment eu besoin de créer un détournement d’attention, car la situation de crise permanente créée par les événements du 11 septembre 2001 a poussé ses taux d’approbation dans la stratosphère et lui a permis de faire passer son programme de politique intérieure comme du beurre dans la poêle. L’invasion du Panama en 1989 avait aussi bien servi son père à la fin d’une première année peu reluisante à la Maison-Blanche. Ronald Reagan n’avait pas non plus résisté à la tentation. L’invasion improvisée de la minuscule île de Grenade en octobre 1983 lui avait donné une victoire dont il avait bien besoin alors que son taux d’approbation dans les sondages ressemblait un peu à celui de Donald Trump aujourd’hui.

Détourner l’attention de quoi au juste?

Mais de quoi Donald Trump pourrait-il bien vouloir détourner l’attention, demanderont ses fans inconditionnels? Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour ce président qui s’imagine déjà par moments sculpté pour la postérité sur le mont Rushmore. Ses critiques, car il y en a, mentionneront sans doute l’échec lamentable de la pièce maîtresse de son programme législatif, l’abrogation d’Obamacare, qui a exposé les failles de sa relation de plus en plus tendue avec l’aile parlementaire de son parti. Pendant ce temps, on apprend que l’équipe de procureurs de Robert Mueller a suffisamment d’éléments de preuve en mains sur la filière russe pour effectuer des perquisitions chez les membres de l’entourage immédiat de Trump et constituer un «grand jury» qui mènera éventuellement à des mises en accusation formelles. Pendant ce temps, malgré une économie qui se maintient bien, la popularité du président est en chute libre et la majorité des Américains ne lui fait plus confiance.

Il n’est donc pas difficile de faire le parallèle entre cette situation intérieure de plus en plus inconfortable pour le président et l’escalade de sa rhétorique guerrière. Bien sûr, le conflit avec la Corée du Nord était déjà là et il y a de quoi s’inquiéter des progrès soutenus du régime de Kim Jung-un dans le développement de son arsenal nucléaire. Mais rien ne forçait les États-Unis à choisir ce moment pour peser sur l’accélérateur dans un conflit qui demanderait plutôt une approche ferme, mais réfléchie, axée sur la longue durée.

La logique absurde de l'engrenage nucléaire

La confrontation entre puissances nucléaires obéit à une logique qui lui est propre et qui ne ressemble en rien à celle du marché immobilier de Manhattan ou des émissions de télé-réalité. En effet, l’essence de la stratégie nucléaire est de convaincre son vis-à-vis de sa détermination à utiliser l’arme suprême en cas d’attaque, mais les armes nucléaires ne remplissent vraiment leur rôle que dans la mesure où elles restent bien à l’abri dans leurs silos.

C’est la leçon de la satire mordante de Stanley Kubrick, «Docteur Folamour», sorti en 1964 en plein cœur de la Guerre froide et au lendemain de la crise des missiles de Cuba. Voulant pousser à l’extrême la logique de la «destruction mutuelle assurée» (stratégie mieux connue sous son acronyme anglais «MAD»), les Soviétiques ont conçu une machine infernale qui déclenche automatiquement la riposte en cas d’attaque. Toutefois, un général américain déjanté déclenche une attaque et un de ses bombardiers échappe aux ordres de rappel lancés par le président. La morale de cette histoire est qu’il vaut mieux que tout le contrôle de l’appareil nucléaire soit sous le contrôle de celui qui est censé incarner la rationalité de l’État, le président, plutôt que de laisser les militaires s’engager dans l’engrenage d’une confrontation dont les résultats ne peuvent être que catastrophiques. Quand il est question d’armes nucléaires, pour reprendre la formule consacrée par Jean Chrétien, il est préférable de les garder hors de portée des enfants. Pourtant, à l’heure actuelle c’est le président qui semble avoir perdu le sens de la mesure dans ses déclarations intempestives et improvisées, alors que les militaires et les diplomates s’efforcent de tempérer ses propos.

Bien sûr, les chances que le conflit dégénère rapidement en un affrontement armé qui pourrait menacer des millions de civils sont encore très faibles. Toutefois, la tournure des événements atténue encore plus les chances d’en venir à une solution pacifique à long terme au problème de sécurité soulevé par le régime voyou de Kim Jung-un, tout en rendant encore plus difficile pour les États-Unis la formation d’alliances ou d’ententes solides avec les puissances asiatiques en cause. En plus, pour le moment, il n’y a pas de signe que l’opinion américaine est disposée à ne pas voir ce que son président cherche à lui faire oublier en montant aux barricades. Je vous quitte avec les bandes-annonces de ces deux classiques. Bon cinéma.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM