/lifestyle/books
Navigation

Chuchotements rafraîchissants

<i>Feux de position</i></br>
Tristan Malavoy</br>
Éditions Somme toute
Photo courtoisie Feux de position
Tristan Malavoy
Éditions Somme toute

Coup d'oeil sur cet article

Il a à peine 44 ans et il a touché à tout. Chroniqueur durant des années au Voir, dont il a été également rédacteur en chef, c’est d’abord dans ce média qu’on l’a découvert et côtoyé toutes les semaines. Il parlait surtout de livres, mais aussi de problèmes de société.

Quelques chroniques aussi dans L’actualité, dont un hallucinant récit de voyage en Russie – lui dont le grand-père, ancien résistant français, a tenu pendant des années une agence de voyages à Montréal que fréquentaient de nombreux artistes et journalistes –, à bord du Transsibérien, vers le Far East, comme l’ont fait avant lui Blaise Cendrars, Joseph Kessel et alii. Il a aussi publié des recueils de poésie et un roman, aussi composé des chansons.

On ne peut sans doute pas toujours dire du bien de tous ces recueils qui compilent, en règle générale, les meilleurs écrits d’un auteur, qui s’échelonnent sur plusieurs années, mais ces Feux de position (c’est le titre), un recueil des meilleurs chroniques, critiques de livres et de films, entrevues et textes divers de Tristan Malavoy, parus entre 2004 et 2016, sont à régler à leur hauteur maximum, allumés de jour comme de nuit, car ils nous avertissent non pas d’un danger imminent, mais bien d’un évident plaisir de lecture à savourer à petites doses.

Ces textes n’ont pas vieilli et même parmi les plus « vieux » sujets, comme le Printemps érable (oui, je sais, ça ne fait que cinq ans !), l’affaire Jutras ou les réactions de colère à l’annonce de la venue de Bertrand Cantat à Montréal dans le cadre d’une pièce de théâtre de Wajdi Mouawad – il y a certainement un parallèle à faire entre l’affaire Jutras et l’affaire Cantat dans la condamnation publique –, on trouve encore matière à réflexion et à discussion. Plutôt que de fermer des portes pour clore les discussions comme s’il s’agissait d’affaires classées, la pensée Malavoy nous ouvre de nouveaux horizons, habitués que nous sommes à la pensée formatée dont on nous bombarde tous les jours sur les grandes chaînes de nouvelles. Sans doute parce que ses prises de position ont toujours été faites non pas dans le feu de l’action, mais après de mûres réflexions, sans distorsion, « en prenant un pas de recul ».

La lecture de ces quelque 50 textes – des « chuchotements », selon Normand Baillargeon qu’il oppose aux cris et autres hurlements étourdissants – permet de belles découvertes, certaines plus drôles que d’autres. Ainsi des livres qui m’avaient échappé, comme cet ouvrage publié chez Del Busso : La politique ? Vous voulez rire ? Faut-il être un peu masochiste pour se rappeler cette perle de mépris 100 % Pierre Elliott Trudeau : « Les Québécois sont des pas d’allure et des placoteux qui parlent un lousy French de bécosses ! » À ses côtés, René Lévesque nous émoustille par sa finesse : « Le plus difficile, pour un homme politique, est de garder son idéal tout en perdant toutes ses illusions. »

Aussi cet émouvant texte Sur la 10 avec Gaston Miron, pendant la période référendaire sans aucun doute puisque Malavoy situe la scène au milieu des années 1990. Miron le poète, le fort en gueule au rire tonitruant et communicatif – « Il avait une façon bien à lui de prononcer “hein” » –, l’agitateur de petites foules était partout, les organisateurs du camp du OUI l’envoyant au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest pour parler devant des foules composées d’étudiants surtout. Cette fois-ci, ce sont les étudiants en littérature de l’Université de Sherbrooke. Succès garanti. Miron donnait toujours un bon spectacle. « Sur le chemin du retour, tard en soirée, après une causerie mémorable qui avait attiré tout le département des lettres et quelques autres, Miron me racontera la crise d’Octobre telle que vécue de l’intérieur, fera le bilan avec moi de l’activité politique du moment (je vous jure que Jean Charest, pourtant tête de Turc par excellence, n’a jamais été haché aussi menu que ce soir-là)... » Miron-le-Magnifique est mort un an après le référendum de 1995.