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Empathie sélective et fausse sincérité

Empathie sélective et fausse sincérité
Photo Simon Clark

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Dures dures, les deux dernières semaines, pour notre premier ministre. Après avoir vécu un rocambolesque roman-savon dans Louis-Hébert, Philippe Couillard s’est vu dans l’obligation de remercier son directeur de cabinet et grand ami.

N’attendons pas grand-chose de ce remue-ménage qui implique également son directeur des communications. En politique, ça va toujours comme c’est mené. On a beau blâmer les entourages, ceux-ci sont à l’image de la personne qui les a constitués. **AJOUT 15H00 : Si vous voulez en savoir plus là-dessus, allez lire l'excellent billet de ma collègue Josée Legault.**

Parce que les problèmes que l’on a relevés ces dernières années avec cette équipe libérale, qui dirige un Québec qui va pourtant plutôt bien sur les plans financier et économique, ce sont généralement des traits de caractère du neurochirurgien qui nous gouverne : froideur, manque d’empathie, absence de sincérité et carence d’instinct.

L'humanisme de M. Couillard

Patrick Lagacé a décrit en termes encore plus éloquents que je ne saurais le faire la froideur épeurante qui ressort de ces phrases que le chef libéral a eues pour Éric Tétrault, son candidat déchu dans Louis-Hébert : « C’est certainement jamais facile, ces moments-là. C’est également un être humain avec une famille. Je pense quand même quelque part qu’il faut se souvenir de ça. »

On parle ici d’un homme qui a fait l’objet d’un rapport pour deux plaintes en harcèlement psychologique. Depuis la semaine dernière, on entend des gens — dont le principal intéressé — se demander si on peut encore faire de la politique quand on a déjà eu une vie. Faut-il laver plus blanc que blanc ?

L’affaire, c’est que ce n’est pas banal, une plainte en harcèlement psychologique. Non, il ne s’agit pas du mercredi matin de tous cadres ou gestionnaires qui se respectent. On parle de gens, souvent des femmes, dont le milieu de travail, là où on passe le tiers de notre vie, devient parfois un enfer sur Terre.

Mais ça, Philippe Couillard s’en fout. Il le savait déjà avant de choisir Éric Tétrault comme candidat. Et quand la bombe explose, il pense encore à lui et sa famille.

Vous savez ce que ça me rappelle ? À un autre grand geste humaniste que notre premier ministre a posé dans sa vie, soit cette main tendue en forme d’invitation à son chalet envers Marc-Yvan Côté.

Il s’agit d’une personne aujourd’hui accusée de fraude, qui a déjà raconté sous serment et devant les caméras de télévision avoir organisé des campagnes électorales en charriant des valises pleines d’argent.

Des gestes pour lesquels il a été banni à vie du Parti libéral fédéral. Rien que ça. Ce que Philippe Couillard savait lorsqu’il l’a invité à son chalet, en 2012. C’était quelques mois avant de devenir chef du Parti libéral.

Bref, Philippe Couillard a l’empathie sélective. Quand il se pique à en ressentir, c’est généralement quelqu’un du bon bord, qui a de l’argent et qui a déjà profité du système. C’est rarement pour une personne humble et vulnérable, une victime de harcèlement psychologique, par exemple. Ce n’est jamais pour les gens qui travaillent plus de quarante heures par semaine, mais qui doivent quand même fréquenter les banques alimentaires, fruits de politique austéritaires. Ceux-là, ils peuvent bien s’arranger.

Donneur de leçon

L’étrange intelligence émotionnelle de notre premier ministre, habituellement si rationnel, se perçoit également lorsqu’il parle d’identité ou plutôt, de ceux qui en parlent. Dans ces moments, jamais un terme n’est assez dur. « Négationniste ! » « Une parenté familière avec l’extrême droite ! » « Il souffle sur les braises de l’intolérance ! » Le premier ministre devient comme fou.

Tellement que le chroniqueur Jean-Simon Gagné du Soleil se demande s’il restera assez de mots à Philippe Couillard quand viendra le temps de qualifier un vrai raciste !

Moi, je veux vous rassurer. Il ne les pense pas, toutes ces vilaines choses, notre premier ministre. Ce n’est que du vent. Vous en voulez une preuve ?

La première fois que j’ai entendu parler de la candidate libérale actuelle dans Louis-Hébert, Ihssane El Ghernati, c’était dans les minutes suivant le retrait d’Éric Tétrault.

Le portrait qu’on m’en a dressé est éloquent. Attachée politique de Sam Hamad, elle connaît tout le monde qui compte dans le comté. Mère de deux enfants, une femme qui a choisi le Québec et qui aime sa ville, hyper implantée dans son milieu — bien au-delà du monde politique — et proche de la communauté arabo-musulmane du coin, durement éprouvée cette année et massivement présente dans la circonscription.

Devant un tel profil, n’importe qui ayant un peu de bon sens dirait : « Wouah ! Envoie-moi ça chez le photographe pis assure-toi que l’imprimeur a assez de coroplastes, on part en campagne ! »

Ben non. Pas Philippe Couillard. Il n'en a rien à cirer. Ihssane El Ghernati, il ne s’en est pas caché, c’est son 8e choix comme candidate. Ce n’est pas le plan A, ce n’est pas le plan B, c’est le plan H.

Parce que Philippe Couillard, Pierre Moreau et les autres mononcles qui nous gouvernent, ils aiment ça faire de la politique avec du monde comme eux, du monde qui voit la vie à travers les mêmes lunettes qu’eux et qui utilisent le même langage qu’eux pour la décrire.

Candidature économique, Éric Tétrault ? Laissez-moi rire. Le gars a fait des communications toute sa vie. Il a autant de compétence économique que quelqu’un qui joue dans une annonce de compagnie d’assurances.

Candidature de notoriété, Éric Tétrault ? Laissez-moi rire encore. À l’échelle de Louis-Hébert, il y a plus de gens qui connaissaient Ihssane El Ghernati qu’Éric Tétrault, de Longueuil. Avant tout ce vaudeville, en tout cas.

Mais bon, Ihssane El Ghernati a un petit accent. Elle semble un peu timide. Mais en même temps, est-ce que quelqu’un peut prétendre qu’Éric Tétrault était un monument dédié à la gloire du charisme ?

Ben non. Il avait de son bord d’être blanc, d’avoir l’air bonhomme et probablement d'être habile à faire de bonnes jokes de mononcle en roulant ses R avec Jean-Marc Fournier, une belle acquisition pour le boy’s club libéral.

Dans l’absolu, souvenez-vous-en, la prochaine fois que Philippe Couillard vous fera la leçon sur la tolérance, l’intégration et l’ouverture. Souvenez-vous en, quand il vous parlera de sa commission sur le racisme systémique. Souvenez-vous que pour cet homme-là, quand il a eu une réelle occasion de montrer que les femmes immigrantes avaient leur place partout, de faire la démonstration d’un engagement sincère en cette matière, c’était sa huitième priorité.

Ça, ça n'a rien à voir avec l'identité de son directeur de cabinet.

Un peu d’instinct

C’est donc ça, Philippe Couillard. De l’empathie sélective, toujours pour les privilégiés, et un manque de sincérité choquant, quand il s’agit de l’intégration des immigrants.

Philippe Couillard est très intelligent. Trop, peut-être. Aussi, il devrait peut-être méditer sur ces deux mots : empathie et sincérité. La capacité de se mettre à la place de ceux qui souffrent et la volonté d’agir selon ce que l’on croit vraiment.

En faisant ça, le chef libéral découvrira peut-être comme par magie ce qui lui a manqué jusqu’ici : de l’instinct. Ce qui permet de se rendre compte que présenter la vente de Rona ou les mises à pied chez Bombardier comme une bonne nouvelle, ça ne passera pas. Ce qui aide également à constater qu’on attirera le ridicule sur soi en traitant tout le temps ses adversaires de racistes.

De l’instinct, c’est ce qui manque à Philippe Couillard. Ça prend plus qu’un changement d’entourage pour corriger ça.