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Mon après-midi avec une dominatrice

jeux sexuel
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C’était la première fois que j’allais chez Amy. Je me suis pointée avec des jujubes en forme de pénis de la compagnie de Dicks by Mail et une bouteille de mousseux. Nous avions déjà parlé ensemble, plus tôt cet été, après avoir bu quelques verres avec des amis communs dans le quartier gai, en nous promettant de parler à nouveau de vernis à ongles, de clients et d’amour surévalué.

Chez elle, à Montréal, près d’un dépanneur ouvert 24 heures et d’une boutique d’antiquités, c’est idyllique, même si elle dit que c’est malheureusement trop petit pour être transformé en donjon. Il y a du rouge et des illustrations sur les murs, des vases remplis de condoms de toutes les grandeurs différentes. «Même pour les micropénis. J’adore les petits pénis. C’est parfait pour la sodomie!», qu'elle me lance sérieusement. J’acquiesce et ajoute qu’ils sont parfaits aussi pour faire semblant qu’on a du talent pour deep-throater

Nous nous installons dans la cuisine. Après nous être versé un verre, je range la bouteille dans son réfrigérateur comme si je connaissais Amy depuis mille ans. Il y a des filles comme ça : on les veut comme amie dès qu’on les rencontre et même si je ne serai jamais assez à l’aise pour lui demander de tirer sur la petite corde d’un tampon pris dans mon vagin, je suis prête à lui confier n’importe quoi.

Se montrer vulnérable pour se faire marcher dessus

Nous parlons de domination en général, de ce que ça implique. Amy raconte avoir commencé à en faire il y a quelques années, d’abord à Longueuil. Soudainement, ses clients réguliers, qui admiraient ses Louboutin et lui offraient guillotine et sac Chanel en cadeau, ont diminué drastiquement. L’un d’eux lui a finalement avoué pourquoi : la police rangeait sous leurs parebrises des informations comme quoi ils se rendaient dans un endroit reconnu pour ses activités sexuelles. Jamais Amy n’avait été interpellée par la police à ce sujet. Préférant se rendre dans un endroit plus anonyme, elle a pris la décision de quitter Longueuil et ses amateurs de strap-on pour travailler dans un donjon qu’elle loue, à Montréal. 

Amy m’informe qu’elle n’a pas qu’une clientèle constituée de personnes traumatisées dans son enfance. Elle a des clients très à l'aise financièrement, surtout des blancs heureux de pouvoir lâcher prise. Ils ont la chance de pouvoir confier leur vulnérabilité à quelqu’un qui a une arcade sourcilière parfaite et un corps de princesse de Disney, sans que cette personne ne se retourne contre eux (sauf pour un coup de fouet s’ils le demandent). 

Très organisée, elle me sort des cartables dans lesquels ne se trouvent pas ses notes de cours de l’École de technologie supérieure, mais bien le contenu de ceux qu’elle suit pour perfectionner son art.

Des cours de cramping (comment bien marcher sur ses soumis), des cours portant sur la chandelle utiliser en fonction de la partie du corps que l’on désire titiller et des cours de mind fuck. Amy m’explique que le mind fuck, c’est de la psychologie. Plus clairement, cela consiste à jouer avec les limites mentales de ses clients. Par exemple, elle peut demander à un ingénieur de faire pipi dans un verre. Puis elle se rend dans la cuisine et remplace l’urine par du jus de pomme. Son soumis, lui, ne le sait pas, quand elle l’oblige à boire. Mais il se souvient de lui avoir clairement dit qu’il ne voulait pas jouer à ce type de jeux. Il résiste, mais il ne veut pas déplaire à Amy. Alors il avale docilement le verre qu’elle lui tend. Après une gorgée, il est soulagé par le stratagème employé par la dominatrice et constate par le fait même qu’elle respecte les limites de tous, tout en les repoussant le plus loin possible.

La dominatrice aime satisfaire ses clients, allant jusqu’à écouter des heures de documentaires sur la guerre pour un homme qui voulait qu’elle l’interroge comme s’ils étaient en cour martiale. Elle a ses préférés : elle aime plus les clients qui lui demandent d’utiliser son strap-on ou de leur percer les mamelons que ceux qui veulent une séance de lutte de deux heures. « Après avoir eu un client comme ça, je les refuse tous, ceux qui ont un fétiche de femmes fortes. C’est vraiment trop long et ennuyeux et je ne sais pas quoi faire de mes bras après deux minutes », me résume-t-elle.

Des sapiosexuels aux féministes sur le pilote automatique

« Les gars que je rencontre maintenant sur Tinder, ça ne les dérange pas que je sois dominatrice. Ils trouvent ça drôle. Moi ils m’ennuient un peu. Il y a deux ans, ils se disaient tous sapiosexuels. Cette année, les mecs se disent tous féministes dans leur fiche descriptive. Si je les questionne, ils me sortent un discours politisé appris par cœur pour cruiser, mais sans passion. »

Nous terminons le mousseux. Amy nous verse d’immenses coupes de vin blanc, avant de me montrer des jupes en latex, pliées soigneusement dans du papier de soie. Nous trinquons aux tenues peu confortables, aux travailleuses du sexe qui aident à rendre le monde meilleur même si elles n’ont pas de solution aux problèmes climatiques, et aux amours toxiques qui ne sont plus dans nos vies.