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J'ai été voir un show de blagues de viol

J'ai été voir un show de blagues de viol
Exile on Ontario St - CREATIVE COMMONS

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Pendant deux heures, j’ai écouté des blagues de viol contées par des victimes de violences sexuelles. J’ai ri. Fort.

J’ai aussi été ému et j’ai réalisé que ça prend une sacrée dose de courage pour parler d’un sujet aussi délicat devant presque 400 personnes, dont le tiers était elles-mêmes des victimes d’agressions sexuelles.

Six humoristes anglophones ont foulé la scène du Théâtre D.B. Clarke, à l’Université Concordia, vendredi dernier. À tour de rôle, ils tentaient de faire rire le public en s’appuyant sur leurs traumatismes. Et même si leur numéro ne portait pas en entier sur ça, on y venait tôt ou tard.

C’est une étrange sensation que d’entendre parler d’une histoire d’agression sexuelle et d’en rire quelques minutes plus tard. En fait, le mérite revient à l’humoriste, capable de tourner à la blague une situation aussi tragique. Il faut s’attendre à vivre ce changement d’émotions durant tout le spectacle puisqu’au-delà des blagues, les humoristes en profitaient aussi pour dénoncer le fléau des violences sexuelles et livrer des messages touchants.

 

«Le viol est en soi un exercice physique très intense, c’est pour ça que les athlètes sont si bons à le faire», a par exemple lancé Chris au public

«J’ai été violé à Burnaby, ce qui est l’équivalent de se faire violer à Laval, ce n’est pas un mauvais endroit, c’est juste awkward», a pour sa part raconté Heather à la foule.

Deuxième tournée

Emma Cooper et Heather Jordan Ross sont les deux personnes à l’origine de ce spectacle qui s’intitule Rape is Real & Everywhere (RIRE). C’est la deuxième fois qu’elles présentent le show à Montréal. «La ville nous a vraiment aimées la première fois. C’était incroyable. C’était un de nos meilleurs spectacles», affirme Heather Jordan Ross.

L’an dernier, les deux femmes avaient organisé une tournée pancanadienne, présentant 15 spectacles en seulement 21 jours. Cette année, elles se produiront dans plusieurs universités au Canada. «On savait que le show avait encore sa raison d’être, on ne savait juste pas comment ça allait se matérialiser. On voulait prendre une pause avant tout parce que ça reste un sujet très difficile. Ça nous a pris trois mois environ pour redevenir normales», mentionne Heather Jordan Ross.

 

Dans chaque ville où elles vont, Heather et Emma font appel à des talents locaux souhaitant présenter un numéro. «Toutes les villes ont une page Facebook pour les humoristes. Alors on a écrit : “Heather et moi ne sommes pas vraiment connues, mais est-ce que quelqu’un veut faire des blagues sur le sujet le plus difficile au monde sans être payé?”», explique un peu en riant Emma.

Elles ont fini par trouver 25 personnes qui avaient vécu une ou des expériences de violence sexuelle «On ne veut pas définir de façon précise le type d’agression que tu dois avoir subie, si tu t’identifies au spectacle et que tu as subi un traumatisme, tu peux en faire partie. Il faut par contre que tu aies deux ans d’expérience en tant qu’humoriste», spécifie Emma. Selon elle, cette dernière condition s’avère vraiment importante puisque faire des blagues sur le viol va réduire de moitié l’aisance d’une personne sur scène.

Humoriste montréalais

Chris Middleton a participé à la première édition de Rape is Real & Everywhere l’an dernier et il était de retour sur scène vendredi dernier. Il a un rapport paradoxal avec les nombreux viols qu’il a subis. Cette période reste tragique, mais en même temps, il a commencé à faire de l’humour après ces événements, ce qui a «changé sa vie positivement». Ce double sentiment reste donc «très bizarre» pour lui.

Même si RIRE demeure l’un de ses spectacles préférés à faire, Chris doit avouer qu’il s’agit tout de même d’une expérience particulière. Chaque humoriste doit prendre en considération qu’il parlera publiquement de ses agressions et qu’il sera maintenant associé à ça. «Si tu “googles” mon nom et “humour”, c’est la seule chose qui apparaît», mentionne-t-il en riant. Quelques-uns de ses amis ont d’ailleurs appris qu’il s’était fait violer en voyant Rape is Real & Everywhere.

 

Ce qui semble complexe aussi, c’est d’écrire des blagues sur le viol, mais Chris confirme qu’il s’inspire du même processus «traditionnel» d’écriture humoristique. «Je testais mes blagues dans des bars ou durant des soirées d’humour normales, il fallait donc qu’elles soient “punchées”», consent-il.

Et ces blagues, comme celles des autres humoristes, l’ont été, «punchées». Elles ont aussi été crues, réfléchies, travaillées et dénonciatrices. C’est peut-être pourquoi en rentrant vers mon appartement, dans le métro, j’ai laissé tout de côté : mes écouteurs, ma musique, mes podcasts. J’étais absorbé par le spectacle que je venais de voir. Accoté contre la porte du wagon, je fixais le vide en pensant que ces deux heures d’humour avaient servi à quelque chose. Assister à Rape is Real & Everywhere, ça m’a donné l’impression de voir un grand film, quelque chose d’enrichissant. Puis, après, j’ai passé une heure à vociférer sur les blagues de mauvais goût et à vouloir bannir les jokes douteuses de gars qui parlent de leur blonde ou de leur pénis. Disons que je ne risque pas d’acheter des billets de Peter Macleod de sitôt.

Les dates des prochains spectacles n'ont pas été affichées sur le site web du spectacle.