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J’aime la porn

J’aime la porn
Indie Porn Revolution

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La première fois que j’ai été en contact avec la pornographie, je devais avoir douze ou treize ans. Mon père, en tout cas j’imagine que c’était lui, avait oublié une cassette dans le VHS. En l’apercevant qui sortait par la fente de la machine, j’ai su instinctivement de quoi il s’agissait. J’ai poussé la cassette et appuyé sur play. Tout de suite, Jenna Jameson a commencé à pousser des gémissements de plaisir.

Bon, sur le coup, je ne savais pas que la blonde actrice qui se tortillait sur les draps en satin rouge d’un lit bon marché pendant qu’une autre femme lui procurait ce qui semblait être le cunnilingus du siècle, allait devenir une icône de la porn. Ce que je savais, par contre, c’est que j’aimais ça regarder les deux filles s’exécuter et que j'en voulais plus.

Dans mon temps (oui, j’ai 112 ans), on ne pouvait pas aller sur internet pour avoir accès à des films de fesse. Heureusement pour moi, mes parents étaient abonnés à Super Écran et il y avait toujours les cassettes à mon père qui traînaient dans le plafond suspendu du sous-sol si jamais j’étais mal prise. Toujours est-il que j’ai grandi en consommant occasionnellement de la porn. Puis est arrivé l’internet et, surtout, LimeWire (merci Jésus).

On va se le dire, télécharger une scène de 6 minutes sur LimeWire était l’équivalent de se taper la distance Montréal-Québec en respectant les limites de vitesse. Mais j’étais persévérante et ça ne me dérangeait pas tant d’attendre quatre heures pour avoir le privilège de voir Rocco Siffredi éjaculer sur le visage d’une plantureuse brunette.

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Anatomie de l'enfer : Photo Amira Casar, Rocco Siffredi

 

«Mais quel geste dégradant!», vous exclamez-vous, un peu dégoûté. Comment une femme, une femme féministe de surcroit, peut-elle être excitée par des pratiques qui ont pour centre la domination et l’avilissement de la femme? C’est la question que je me pose de plus en plus en analysant ma fantasmatique sexuelle. Je me rends compte que veut veut pas, beaucoup de mes préférences et fantasmes sont fortement teintés de toute cette porno que j’ai consommée au cours de ma vie. Ça m’a amenée, dans la vingtaine surtout, à faire des trucs qui, en y réfléchissant bien, tenaient plus du conditionnement que du réel désir. Non, je ne vous dirai pas lesquels.

Je me suis demandé s’il était possible de consommer une autre porno, une porno où le plaisir et le désir des femmes est pris en compte. Attention, ça ne veut pas dire une porno plate, bonbon ou à l’eau de rose. Car il est faux de penser que les filles ont besoin d’un scénario, de douceur et préfèrent les pratiques plus soft. Je cherchais une porno plus féministe, plus équitable et tout aussi excitante que celle que j’avais l’habitude de regarder.  

Mais qu’est-ce qu’une porno équitable, au juste? Martine Delvaux, professeure au Département d’études littéraires de l’UQÀM, s’intéresse à la pornographie et à la représentation de la femme dans la culture populaire depuis les années 90. Pour la chercheure, la porno éthique a cette particularité d’être faite dans les meilleures conditions possibles. Les actrices, mais aussi les acteurs, doivent être traités avec respect. «Aussi, et ceci est excessivement important, la question du consentement doit faire partie du scénario pornographique.»

 

Ne nous mettons pas la tête dans le sable : même si elle a déserté les racoins glauques des clubs vidéos, la porno ne disparaîra jamais. Mais ça me trouble de penser que, dans le scénario pornographique classique, la femme est d’emblée dominée. Sa jouissance n’est jamais prise en compte. «Dans la porno hétéro-centrée classique», explique Martine Delvaux, «la scène principale est celle de l’éjaculation masculine. Elle est importante puisqu’il faut qu’elle se passe à l’extérieur du corps de la femme. C’est toute cette question qui est au centre de la porn : qui jouit et comment? La femme est bien souvent l’outil, l’accessoire qui sert à la jouissance masculine.»

La porno féministe, ou équitable c’est comme vous voulez, offre une multiplicité de scénarios qui n’excluent pas la domination, qui est un fantasme pour plusieurs femmes. J’en suis. Cependant, il sera vécu point de vu féminin. Par exemple on pourra voir des femmes porter des godemichés, des femmes qui sont aussi des garçons, des lesbiennes, des trans, etc. On aura aussi des gros plans et des images différents.

 

Et il y a aussi une multiplication des corps. On sort des figures traditionnelles de la porn maintsream, celles que Martine Delvaux nomme les filles en série. Oui, il pourra y avoir une blonde avec une petite taille et deux obus à la place des seins. Mais elle prendra peut-être place aux côtés d’une personne qui ne correspond pas aux standards pornos habituels. C’est là que les codes éclatent et que ça devient intéressant.

Plusieurs réalisateurs et réalisatrices tentent de produire de la porno féministe et éthique. Pensons entre autre à une pionnière en la matière, Érika Lust, qui a créé Lust Cinema!, une plateforme de porno alternative, ou à Lars Von Trier avec son projet Pussy Power, consacré à la production de films pornos féministes. Il existe aussi une pléiade de sites web où il est possible de visionner de la porno éthique. Je pense entre autres à Girls Out West ou à Indie Porn Révolution. Mais comme le but ici n’est pas de vous faire une liste de sites coquins où il fait bon errer, je vous laisse faire vos propres recherches. Vous êtes capables, je le sais.

La porno mainstream a teinté mes fantasmes sexuels, donc. «Est-ce que c’est grave, docteur?» ai-je demandé à Martine Delvaux. «Non, pas du tout. On fait partie de la société, donc on est formaté», m’a-t-elle répondu. Certes, on porte un certain bagage avec nous. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut désavouer cette fantasmatique. Il faut juste être conscient de sa fabrication. Ça ne veut pas dire ne pas regarder de la pornographie. Mais ça peut vouloir dire d’ouvrir un peu son esprit et de consommer un autre type de produit.

Il faut vraiment se sortir de ces schèmes qui nous contrôlent complètement. Il faut faire l’effort de consommer autre chose. Moi, c’est ce que je fais. Et je vous jure que c’est pas mal plus excitant de voir une fille réellement consentante prendre plaisir à se faire venir dans les fesses plutôt qu’une fille d’Europe de l’est qui a clairement l’air de se demander quand est-ce que ça va finir et quand elle pourra reprendre son passeport confisqué.