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Centres jeunesse: victimes d’agression «tous les jours»

Les employés tirent la sonnette d’alarme

Selon des documents obtenus par Le Journal, 10 centres sur 16 ont enregistré une hausse de congés de maladie prolongés au cours des deux dernières années. Les employés qui se sont confiés ont préféré garder l'anonymat.
Photo Jean-François Desgagnés Selon des documents obtenus par Le Journal, 10 centres sur 16 ont enregistré une hausse de congés de maladie prolongés au cours des deux dernières années. Les employés qui se sont confiés ont préféré garder l'anonymat.

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Agressions physiques et verbales répétées contre des employés, intervenants surchargés et en manque de ressources, la situation va de mal en pis dans les 16 centres jeunesse du Québec, où le nombre de congés de maladie augmente.

Chaises et tables lancées sur des employés, coups de poing et séquestrations, les employés des centres jeunesse sont à bout de souffle, si bien que certains se disent «polytraumatisés».

Selon des documents obtenus par Le Journal en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, 10 centres sur 16 ont enregistré une hausse de congés de maladie prolongés au cours des deux dernières années. C'est dans ceux de Montréal, de la Montérégie, de Québec et de Laval que l’on compte le plus grand nombre d’heures payées en assurance salaire. Par ailleurs, les centres de Laval, de la Côte-Nord, de l’Outaouais et de Québec ont enregistré les hausses les plus marquées.

«Se faire mordre»

«Il y a, “en rotation”, au moins deux employés en congé de maladie dans chaque équipe, depuis plusieurs mois», selon Patrick Beauregard, travailleur social au Centre jeunesse de Montréal.

Des employés interrogés par Le Journal, qui ont préféré garder l’anonymat, estiment que les agressions «de plus en plus violentes» expliquent en bonne partie les nombreux départs en congé de maladie. «Être séquestrée par un jeune dans un bureau, une fourchette qui revole sur le plancher et qui pique juste à côté de ton pied, se faire mordre ou cracher dessus, se faire traiter d’ostie de pute, de lesbienne, c’est fréquent», mentionne Marie-Ève (nom fictif), employée du Centre jeunesse de Québec, en arrêt de travail depuis plusieurs mois après avoir subi un choc post-traumatique lié à une agression physique.

«Les agressions, ça arrive tous les jours. La violence est maintenant banalisée par les éducateurs. Maintenant, une porte qui claque, ça me ramène à mon angoisse», raconte celle qui fait une croix sur son travail auprès des jeunes.

«Quand tu te fais agresser et que tu vois une collègue se faire agresser violemment, après, tu as des flash-back quand tu reviens à l’unité», explique Sophie (nom fictif), employée au Centre jeunesse de Laval, qui, en près de 10 ans de carrière, a été trois fois en arrêt de travail.

«L’employeur met peu de choses en place pour éviter les agressions contre les employés. Quand on a eu une chaise dans la face la veille, on n'a pas la distance nécessaire, le lendemain, pour rester neutre, empathique et aidant envers ce même enfant-là», ajoute celle qui déplore les récentes coupes.

«Depuis l’épisode des fugues, il y a eu des mises à pied de travailleurs sociaux, de psychoéducateurs, de psychologues. Ils ont ajouté des gestionnaires qui ont un lien avec la police et c’est tout», dit-elle.

Trop de tâches administratives

Depuis les fusions des centres jeunesse et des établissements de santé en divers CISSS et CIUSSS en 2015, les tâches administratives ont explosé, selon les intervenants, qui estiment que plus du tiers de leur temps de travail se déroule devant leur ordinateur.

Par ailleurs, les charges de travail pourraient être revues pour certains employés du Centre jeunesse de Québec, puisque le PDG du CIUSSS de la Capitale-Nationale, Michel Delamarre, confirme qu’une centaine de postes seront abolis au sein du CIUSSS, dont certains dans les secteurs de la jeunesse. «Ce sont plutôt des postes qui seront transformés, alors qu’au moins 70 de ces postes étaient vacants», précise-t-il, ajoutant que certains seront «relocalisés» et que certaines charges de travail seront revues. M. Delamarre n’a pas été en mesure de dire exactement combien de postes seront abolis ou transformés au Centre jeunesse de Québec.

Nombre d’heures payées en assurance salaire dans les centres jeunesse:

Saguenay–Lac-Saint-Jean

2014-2015: 25 904

2015-2016: 33 389

+ 28,9 %


Québec

2014–2015: 54 539

2015-2016: 70 771

+ 29,8 %


Total pour les 16 centres jeunesse du Québec

2014-2015: 768 360

2015-2016: 853 718

+ 11,1 %

 

Les centres jeunesse devraient être «complètement revus»

Les centres jeunesse ont besoin d’une «restructuration complète», estime la criminologue Maria Mourani, qui déplore un important manque de ressources, notamment de psychologues, au sein des établissements.

«Il y a des filles en choc post-traumatique revenues de fugue qui doivent attendre entre six et huit mois avant de voir un psychologue. Ce n’est pas un petit problème, c’est un gros problème!» se désole Mme Mourani, qui estime que les centres jeunesse ne sont pas suffisamment outillés pour aider les filles sorties des griffes des gangs de rue et de la prostitution. «Plus on attend, plus on risque que, lorsqu’elle va ressortir pour aller à l’école ou autre, elle retourne dans le réseau», ajoute-t-elle.

Le manque de psychologues est aussi criant chez les intervenants. «Avant, nous avions du soutien pour nous aider dans nos interventions, mais maintenant, ils [les psychologues] sont tellement débordés que ce n’est plus possible. Nous avons des clientèles de toutes sortes, en santé mentale. On a beau avoir étudié dans le domaine, on ne peut pas tout connaître», indique Sophie, employée au Centre jeunesse de Laval.

Les coupes pourraient se solder par des démissions, selon la criminologue. «Ils pressent le citron jusqu’à ce que le monde fasse un burnout. Je connais des gens qui en ont marre, de leur travail. Les gens qui travaillent dans les centres jeunesse, ce sont des gens qui aiment les jeunes, mais quand ils les voient en détresse à longueur de journée, ça gruge à l’intérieur et c’est difficile psychologiquement», conclut-elle.