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Quand Twitter met en vedette le «Bambin en Chef»

President Trump participates in a Made in America product showcase  - DC
AFP

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Donald Trump est un grand utilisateur de Twitter, mais c’est aussi vrai de plusieurs de ses critiques. Le politologue et blogueur Daniel Drezner est un de ceux-là et l'enfilade de tweets qu'il alimente depuis avril dernier et qui illustre les comportements erratiques du président révèle les profonds problèmes de son administration. Dans cette enfilade, Trump devient le «Bambin en Chef» (Toddler in Chief).

Une des rares choses que j’ai en commun avec Donald Trump est d’être un utilisateur assez régulier—parfois trop—de Twitter. En plus de donner un accès direct aux états d’âme et aux élans de propagande du président américain, ce site de microblogage est probablement la meilleure façon de suivre des thèmes d’actualité en temps réel en obtenant à la fois le point de vue des principaux acteurs et celui des commentateurs et critiques, tout en pouvant participer à la discussion si ça nous chante. Mais 140 caractères, c’est bien court. L’enfilade de tweets (en anglais, «thread») permet de s’étendre un peu ou encore de consolider un argument ou une observation par la simple force de la répétition.

L’enfilade dont il est question ici a commencé de façon assez anodine le 25 avril dernier, alors que Daniel Drezner, professeur de relations internationales à l’Université Tufts, blogueur au Washington Post et prolifique tweeteur (@dandrezner sur Twitter), faisait une observation sur le comportement erratique du président Trump, dont les défenseurs insistaient pour dire qu’il fallait lui laisser le temps de prendre de la maturité dans ses fonctions de président. Sur un ton sarcastique typique des meilleurs commentateurs sur Twitter, Drezner soulignait qu’il serait disposé à croire que le président aura acquis la maturité nécessaire à sa fonction quand son personnel cessera de le traiter comme un bambin.

À ce jour, l’enfilade cumule plus de 130 exemples de citations explicites de membres du personnel de la Maison-Blanche ou républicains haut placés qui donnent une idée assez claire de l’exaspération de l’entourage immédiat du président (Toutes les citations sont tirées de sources crédibles et sérieuses. Drezner explique sa démarche dans ce billet du 21 août dernier; voir aussi ce commentaire). On savait déjà que les adversaires politiques de Donald Trump le considéraient inapte à occuper les fonctions de président, surtout à cause de son tempérament intempestif. Ce que l’enfilade de tweets de Drezner démontre est que cette opinion est aussi largement partagée chez les républicains et parmi les plus proches collaborateurs du président.

La semaine qui vient de passer a été particulièrement riche en nouveaux exemples du comportement problématique de celui que le blogueur surnomme le « Toddler in Chief ». (voir le mot-clic #Toddlerinchief). En particulier, Trump a été écorché par la publication d’un article très bien documenté du journaliste Gabriel Sherman, de Vanity Fair, qui a obtenu les confidences de plusieurs proches du président qui expriment de vives inquiétudes sur son équilibre. Selon les sources de Sherman, le président aurait récemment lancé qu’il «déteste tout le monde à la Maison-Blanche

Les révélations explosives de cet article font suite à une semaine chargée où on a entendu, entre autres, le sénateur du Tennessee Bob Corker dire que ceux qu’on appelle communément les « adultes » de la Maison-Blanche (le chef de cabinet John Kelly, le secrétaire à la Défense James Mattis et le secrétaire d’État Rex Tillerson) sont les seules personnes qui préservent le pays du chaos. Ensuite, un épisode où Tillerson aurait qualifié le président d’abruti (moron, sans oublier le qualificatif qui précédait le mot et qui ne devrait pas être publié dans un journal familial) a fait surface, épisode que Tillerson a qualifié de ridicule, sans toutefois nier avoir tenu ces propos.

Dans le plus récent tweet de #toddlerinchief, Drezner donne la parole à des lobbyistes proches du Parti républicain, qui témoignent du découragement qui règne dans le marécage républicain de la capitale face à la désorganisation chronique du président. «La seule chose qui est prévisible et fiable quand il est question de Trump, dit-il, c’est qu’il est imprévisible et qu'on ne peut pas se fier à lui.»

Dans la dernière semaine, le fil s’est enrichi de plusieurs perles, dont celle-ci, où le sénateur Corker renchérit sur ses commentaires précédents en comparant la Maison-Blanche de Trump à une garderie.

Évidemment, Drezner n’est pas le seul à comparer le président à un bambin. Les humoristes et animateurs d’émissions de fin de soirée en font aussi leurs choux gras. Par exemple, ce monologue récent de Stephen Colbert.

Il n’est pas étonnant que les apologistes de Donald Trump continuent de dire que les médias le traitent injustement ou que les citations en question sont autant d’exemples de nouvelles bidon (fake news). Pourtant, toutes les références au comportement préoccupant de Trump émanent de sources fiables proches de l’entourage immédiat du président. Il faut être aveugle ou refuser de voir pour ne pas constater la crise qui affecte la Maison-Blanche, qui risque de s’aggraver au fur et à mesure que l’effeuillage de la filière russe continuera à écourter les nuits du président.

Ce qui est plus étonnant est que plusieurs de ceux qui constataient l’instabilité des comportements du président dans ses premières semaines et la constatent encore aujourd’hui continuent de s’accrocher à la croyance que Donald Trump va éventuellement changer et acquérir la sagesse et la maturité qui en feront un grand président. Quant à moi, comme Drezner, je continuerai de croire que Donald Trump aura acquis la maturité nécessaire pour exercer la fonction de président quand son entourage arrêtera de le traiter comme un bambin.

(En passant, Daniel Drezner n’est pas un porte-parole de la gau-gauche. Sa pensée et ses écrits penchent plutôt à droite sur plusieurs sujets et il était, jusqu’à ce que le président et ses alliés politiques viennent à bout de sa patience en juillet dernier, inscrit aux listes électorales en tant que républicain. Il sera l’invité du CÉRIUM le 27 octobre prochain pour discuter de son plus récent ouvrage, The Ideas Industry: How Pessimists, Partisans, and Plutocrats are Transforming the Marketplace of Ideas.)

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM