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Mes enfants sont ordinaires

Mes enfants sont ordinaires
Hugo Meunier

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Si l’enfance d’hier tenait dans un album-photos, celle d’aujourd’hui s’exhibe au quotidien sur Facebook et Instagram. Dans ce contexte, j’ai souvent l’impression d’avoir les deux seuls enfants ordinaires de la planète. Bon ce sont les plus beaux - évidemment - en plus d’être d’excellents pushers de «likes», mais pour sortir du lot de nos jours, il faut plus qu’un physique agréable. À moins, on s’entend, d’être instababe ou Joey Scarpellino.

Ça me complexe chaque jour de voir dans des vidéos filmées à la verticale des enfants en train de dévoiler le résultat de leurs douze heures de piano par semaine, de manger des trucs que j’ai découvert la semaine passée ou visiter Barcelone «pour la quatrième fois!». Les «mots d’enfants» dignes d’un monologue de Louis CK sont assez fatigants aussi.

Mais revenons à mes enfants, beaux mais sans talent particulier. Mon gars de neuf ans se débrouille au hockey. Il est dans l’Atome B et a un pas pire coup de patin. Il a compté quelques buts dans sa carrière, mais il me fait vivre autant d’émotions sportives que quand je tombe sur les dards à RDS.

En partant, il n’est pas très compétitif et n’est pas vraiment passionné par notre sport national. Il connait Carey Price mais pense encore que PK Subban joue avec les Canadiens. Vous voyez le genre.

L’autre jour, à l’aréna, j’ai été un peu sonné par les propos du gars responsable de calibrer les équipes. «Lui il va aller loin, c’est un dominant!», a-t-il lancé en parlant d’un joueur qui enfilait les buts comme Hugh Hefner enfilait les...peignoirs.

Suivant cette logique, est-ce que ça fait de mon gars un dominé qui n’a du Démon blond que la tignasse?

Je comprends qu’on jase hockey, mais ce jargon de winner me dérange. Même sentiment quelques jours plus tard en recevant par courriel la liste des joueurs officiels de l’équipe. Chacun d’entre eux s’étaient vus attribuer une note sur cinq correspondant à leur talent.

1 = le joueur est vraiment bon

5= le joueur est chanceux d’être là

Je rappelle ici que mon fils (un malheureux 4,5) a neuf ans et qu’aucun joueur de l’Atome B ne se rendra dans la ligue nationale, pas même le jeune prodige «dominant» mentionné ci-haut.

Bon j’ai sans doute mes torts puisque, comme on dit, je ne le «pousse pas». Avant l’apparition d’une moustache de duvet, je trouve le concept de compétition malsain et absurde. S’amuser devrait être le seul moteur utilisé pour attirer les jeunes loin d’un écran.

 

Parce que les écrans, mon gars adore ça. Il est vraiment doué à Minecraft et ce jeu contribue sans doute à développer son imagination débordante. Bon il ne gagnera pas de Nobel avec ça et risque de repousser dangereusement la perte de sa virginité, mais bon.

Pis à l’école? Un élève moyen-bon. Un genre de 75-80 paresseux. Il est inscrit en quatrième année et n’en donne pas plus que le client en demande.

En bricolage, il est ordinaire aussi. Il aime ça. Le dessin surtout. Mais bon, ça ne frôle pas le génie. J’ai fait du renforcement positif, hier, quand il m’a montré sa récente création. Une BD avec des zombies. Mettons qu’il n’est pas à la veille de se couper l’oreille gauche.

 

J’ai une fille aussi. Elle a cinq ans et est aussi assez average. Sa chambre est rose, c’est une princesse et elle prend des cours de danse. Elle chante comme une casserole – elle tient ça de sa mère - et n’a pas l’air partie pour être membre de la Mensa. La preuve, elle s’est insérée des billes dans les narines pour le fun l’autre soir et il a fallu utiliser la patente pour aspirer la morve pour les faire sortir de là. Pas fort.

 

Quand je pense qu’à son âge, Mozart écrivait ses premières œuvres, je déprime un peu. Même chose pour Julie Payette, qui devait déjà parler six ou sept langues, incluant le grec ancien, alors que ma fille a encore besoin d’aide pour s’essuyer les fesses.

Si mes enfants sont ordinaires, c’est peut-être parce que je suis un parent ordinaire, qui a reçu une éducation ordinaire. Je ne suis pas plus fin que les autres. Un peu plus beau que la moyenne peut-être, sans plus.

Pas indigne non plus parce que ce terme fabriqué pour faire croire aux bourgeois qu’ils sont irrévérencieux m’horripile. 

Bon, je suis quand même content de parker mes enfants devant un film pour boire comme un Polonais avec la visite. J’aime sortir aussi et j’avoue qu’une soirée karaoké me fait davantage jubiler qu’un après-midi chez Funtropolis.

Au moins, ma barre de fierté est basse. Mes enfants n’ont qu’à faire leur lit tout croche, se couper une pomme sans se vider de leur sang ou mettre leur tête en dessous de l’eau deux secondes à la pataugeoire sans se noyer pour que je les regarde avec la face de Manuel Tadros quand Xavier a sorti son premier film.

Et même s’ils sont ingrats, même s’ils se lavent aussi souvent qu’un pensionnaire de CHSDL, même s’ils sont profondément ordinaires, ça ne m’empêche pas de les trouver parfaits.

C’est peut-être la seule affaire un peu extraordinaire là-dedans.